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Industries alimentaires Bretagne : de l’écotaxe au Pacte d’Avenir

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Après les plans épargne logement et Léonarda, c’est sur la musique de l’écotaxe que valsait le gouvernement. Elle s’est faite entendre dans le fracas en Bretagne, ces derniers jours. Jusqu’à la décision de Matignon, le 29 octobre, « de suspendre » la mise en œuvre de la redevance poids lourd sur tout le territoire. Si suspendre n’est pas supprimer, les acteurs du dossier entrent désormais dans une autre séquence, le Pacte d’Avenir pour la Bretagne.

Dans sa déclaration à la presse, mardi, le chef du gouvernement a déclaré que « l’écotaxe doit être corrigée, (…) elle est utile (…) au financement de nos infrastructures de transport, (…) routières ou ferroviaires. Pour y parvenir, il n’y a qu’un moyen, c’est le dialogue. » Jean-Marc Ayrault a notamment évoqué les propositions que lui ont faites plusieurs de ses ministres dans le but « d’améliorer les dispositions propres à la filière agricole et agroalimentaire (et) aux régions les plus périphériques ». Il s’agit, entre autres, de « l’exonération des poids-lourds utilisés par l’agriculture et la pêche partout en France. » La décision du gouvernement a évidemment suscité un flot de réactions. Il s’agit d’un « choix sage et courageux » autant pour Pierre Maille, président (PS) du conseil général du Finistère, département où la colère contre l’écotaxe s’est cristallisée ces derniers jours, que pour Pierrick Massiot, président (PS) du conseil régional de Bretagne. Tous deux appellent les acteurs socio-économiques à accepter la main tendue par le gouvernement.

Appel à la grève maintenu

Les parlementaires bretons de l’opposition ont déclaré dans un communiqué être « disponibles pour un échange avec le gouvernement. (…) Cet échange devra avoir pour objectif de mettre en place un véritable Plan ORSEC pour la Bretagne, ses agriculteurs, ses ouvriers, ses emplois. » Les acteurs économiques, vent debout contre l’écotaxe depuis sa création, prennent acte de l’annonce de Jean-Marc Ayrault. Pour autant, le collectif pour l’emploi en Bretagne maintient son appel à une manifestation régionale, samedi 2 novembre à Quimper. Du moins à un « rassemblement », précise Thierry Merret, porte-parole du Collectif – et par ailleurs président de la FDSEA du Finistère. Il dit ne pas être dupe : « on ne nous dit pas combien de temps va durer la suspension : deux jours, deux semaines, deux mois, deux ans ? Le gouvernement cherche à nous endormir mais les forces vives de la Bretagne (…) réitèrent leur demande : la suppression pure et simple de l’écotaxe ! »

Remettre l’économie au centre des débats

Le soir même de l’annonce par Jean-Marc Ayrault de la suspension de l’écotaxe poids lourd, le Premier ministre a reçu pendant une heure et demi le collectif des acteurs économiques bretons, délégation des principales organisations représentatives de l’économie bretonne. Selon Olivier Le Nézet, président du comité régional des pêches et des élevages marins de Bretagne, la discussion sur l’écotaxe n’a duré que 5 minutes. « Tout le reste du temps a porté sur les difficultés réglementaires qui entravent le développement économique de la Bretagne », dit-il. L’accent a surtout été mis sur le Pacte d’Avenir de la Bretagne annoncé par Jean-Marc Ayrault, le 16 octobre dernier, pour tenter de résoudre les grandes difficultés de l’industrie agroalimentaire bretonne. Ce secteur est frappé au cœur par des restructurations dans les filières viandes – 39 % d’un chiffre d’affaires de 19 milliards € en 2010–, en volaille-chair (Doux), en porc (Gad) notamment.
Les réunions préparatoires de ce Pacte et du contrat de plan Etat-Région anticipé qu’il contiendra ont déjà commencé. Le 30 octobre, le président de la région Bretagne et le préfet de la Bretagne, Patrice Strzoda, recevaient les seize membres de la conférence territoriale, élus des quatre départements et des principales communautés d’agglomération et de communes de Bretagne, pour leur présenter « la méthode, le calendrier et les objectifs de travail ». Les discussions se sont engagées parallèlement avec les acteurs économiques. Objectif, dit Pierrick Massiot : « Instaurer le dialogue dont la Bretagne a besoin (et) travailler avec nous à l’élaboration du Pacte d’Avenir pour la Bretagne, clés de mutations économiques indispensables que nous devons construire et promouvoir ensemble. » L’écotaxe poids lourd devait s’appliquer dans un contexte de choc pétrolier intervenu en 2008 et de crise économique majeure. L’idée selon laquelle cette écoredevance aurait dû inciter les chargeurs de fret à déporter les flux de la route vers le rail ne tient guère en Bretagne.

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Peu d’alternative au camion…

« Pour nos métiers de l’agroalimentaire, le report modal est impossible, il n’y a pas d’alternative au camion pour nous », dit Emmanuel Commault, directeur général de Cooperl Arc Atlantique (Lamballe, Côtes d’Armor). Jean-Pierre Ropers, directeur général des salaisons Ranou (groupe Intermarché), à Saint-Evarzec dans le Finistère précise : « Nous travaillons en flux tendu avec des commandes passées à 9 h 30 chaque jour, des départs qui commencent 1 heure plus tard pour des livraisons à 80 % hors de Bretagne, le lendemain matin. L’utilisation du train est donc impossible.» Selon Nutrinoé, association des fabricants d’aliments du bétail de Bretagne, près de 1000 trains par an apportent dans la région la moitié des matières premières dont les industriels de la nutrition animale ont besoin. Cependant, ce trafic régresse du fait du manque d’infrastructures multi-modales en Bretagne. Pour développer le fret rail-route, il faut une à deux grandes stations dédiées par département pour éviter les ruptures de charge, du foncier en réserve pour stocker des camions, avant transfert de leurs caisses sur le train.

… mais la réflexion pour une autre logistique est lancée

En Bretagne, un opérateur ferroviaire de fret privé, Combiwest dont l’actionnaire principal est la SICA Saint-Pol (première organisation de producteurs de légumes de France) transporte toutes sortes de marchandises de Morlaix vers Lyon et Miramas en passant par Rennes et Mâcon. « Depuis deux ans, nous doublons chaque année nos activités (en prévision cette année, 40 000 caisses rail-route d’un volume équivalent à un semi-remorque de 40 t) », explique le président de Combiwest (et de la SICA), Jean-François Jacob. La région Bretagne travaille à mettre sur pied un plan d’actions logistiques (développement du transport multimodal, accompagnement des entreprises dans leur démarche logistique, etc.), normalement d’ici la fin de l’année. En fait, deux éléments structurels doivent inciter les chargeurs à innover en matière de logistique. L’éloignement de la Bretagne des grands centres de consommation, et les effets de la Loi de modernisation de l’Economie sur la politique d’achat des grands distributeurs – ils morcellent de plus en plus leurs commandes pour déporter le stock chez leurs fournisseurs, selon ces derniers.
A la pointe Finistère, cinq industriels bretons (Hénaff, Chancerelle, Altho, Compagnie Bretonne du Poisson, Locmaria) ont mis sur pied une organisation logistique en produits secs en direction des plate-formes pour hypermarchés. Un même transporteur effectue la ramasse des palettes une à trois fois par semaine, les regroupe sur sa propre plate-forme et répartit les commandes sur dix lignes « France » chez deux distributeurs. A l’est de la Bretagne en 2015, les six sociétés industrielles bretonnes « produits frais » d’Intermarché – Ranou, Onno, Triskel, Salaisons de Guémenée, Moulin de la Marche (saumon), Capitaine Cook (surimi) – mettront en service une plate-forme de préparation de commandes et de livraison de leurs produits (22 millions € d’investissements mutualisés entre les sociétés utilisatrices). Il s’agira d’une base-relais qu’ils approvisionneront en continu, avant commande. Leurs produits gagneront donc trois heures de temps de parcours entre la commande et la livraison. Maintenant, l’écotaxe corrigée (un jour) a-t-elle une chance de revenir sur le devant de la scène ?