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Bruno de Moura Fernandes (Coface) : « Un Brexit sans accord n’est pas notre scenario principal »

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Pour cet économiste de la Coface, expert des économies française et britannique, le no deal à compter de la fin mars engendrerait des conséquences particulièrement néfastes, tant pour les acteurs économiques que pour les consommateurs des deux côtés de la Manche. Un report semble être la meilleure solution pour éviter de mettre en danger l'approvisionnement du Royaume-Uni en denrées alimentaires et certaines filières britanniques très exportatrices. Un scenario qui pourrait se concrétiser si la proposition de la première ministre Theresa May de repousser l'entrée en viguer du Brexit était acceptée par les député britanniques à l'occasion du prochain vote prévu le 12 mars.

Que représente le Royaume-Uni pour l’industrie agroalimentaire française ?

Le Royaume-Uni est une destination importante pour les productions agricole et agroalimentaire françaises. Ce pays représente environ 9% des exportations et un montant de 5,5 milliards d’euros en 2018. Les vins et spiritueux français ont expédié outre-Manche l’équivalent de 1,2 milliard d’euros, les produits laitiers 600 millions d’euros et les préparations à base de céréales 600 millions d’euros. Pour certains produits, le Royaume-Uni est un débouché important. Ainsi, 30% des exportations de yaourts partent outre-Manche, et un quart des pommes exportées le sont vers le Royaume-Uni.

Quelles sont les conséquences à attendre pour les IAA françaises en cas de Brexit sans accord ?

S’il n’y a pas d’accord le 29 mars, le Royaume-Uni deviendra un pays tiers de l’Union européenne. Le gouvernement britannique pourra instaurer des taxes sur les produits en provenance des Vingt-Sept. Le gouvernement britannique compte bien le faire, même si les dernières déclarations ne permettent pas de savoir quel sera le niveau des taxes et quels produits seront concernés. Il semble que la viande et les produits laitiers seront taxés pour protéger les agriculteurs britanniques de produits venant du reste de l’Europe et étant bien plus compétitifs. Pour les produits céréaliers, en revanche, ce n’est pas clair. Mais ils devront faire attention car de nouvelles taxes à l’entrée au Royaume-Uni alimenteront des hausses de prix pour le consommateur et donc l’inflation. C’est le dilemme qui se pose aux Britanniques aujourd’hui.

Du côté de l’Union européenne, des taxes seraient alors également érigées pour les produits britanniques…

Oui, ce sont les règles de l’OMC. L’UE appliquera aux Britanniques les mêmes taxes que pour tout produit entrant dans l’UE et qui ne fait pas l’objet d’un accord douanier. Pour les produits laitiers, c’est 36% de droits de douane, pour la viande, c’est en moyenne 38%, pour le sucre, environ 20%. Cela peut poser un problème difficile à surmonter pour certaines filières d’outre-Manche qui exportent vers l’UE, comme les bovins et les ovins par exemple dont 40% sont destinés au marché français. Le Royaume-Uni est très déficitaire en termes d’agroalimentaire, et sachant qu’il s’agit d’un besoin vital, il sera presque impossible de se priver brutalement des produits agricoles et agroalimentaires européens.

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Donc d’après vous, aucune des deux parties n’a intérêt à un Brexit sans accord.

En effet, un Brexit sans accord le 29 mars n’est pas notre scenario principal. Les Britanniques n’ont pas vraiment intérêt à élever des taxes douanières à l’entrée. Peu de pays sont en mesure d’exporter des produits vers le Royaume-Uni, notamment en raison des barrières réglementaires héritées de l’Union européenne et que les Britanniques ne remettent pas en cause. Il sera donc difficile pour eux de se priver des produits européens qui ne pourront pas être remplacés facilement par des produits d’autres destinations. Par ailleurs, le Royaume-Uni va perdre des débouchés essentiels pour certains de ses produits, qui seront facilement remplacés sur le continent comme les bovins et caprins britanniques qui craignent la concurrence roumaine ou espagnole. Et sur les marchés avec lesquels l’UE a des accords de libre-échange, les produits britanniques perdront leur place, vite prise par les produits européens.

À quoi doivent s’attendre les producteurs français ?

La France sera déjà beaucoup moins concernée que l’Irlande ou les Pays-Bas, notamment grâce à un marché intérieur important. C’est vrai que certains produits sont plus exposés, mais dans l’ensemble les entreprises n’ont pas trop d’inquiétude. Ce ne sera pas une chute brutale comme cela s’est produit à l’occasion de l’embargo russe, avec le déversement des volumes sur le marché intérieur européen et une baisse des prix. S’il y a un recul, ce sera de quelques pourcents seulement. En revanche, ce que les entreprises craignent le plus, ce sont les questions logistiques : les retards pour passer la frontière, les vérifications sanitaires et douanières. Or, pour les denrées périssables, c’est un problème énorme car chaque heure compte et peut déboucher sur une perte de la marchandise. Pour les produits à DLC longue, les opérateurs tentent de mettre en place des stocks déportés sur place, mais les places sont limitées et chères. Ce sont des coûts supplémentaires qui vont s’ajouter aux éventuels droits de douane.

Le report du Brexit serait-il la solution ?

Retarder l’entrée en vigueur du Brexit est la solution la plus adaptée car personne n’a intérêt à un no deal le 29 mars. Les Européens veulent éviter une sortie désordonnée. Ils souhaitent que la relation économique et commerciale soit préservée avec un Royaume-Uni qui demeure dans l’union douanière. Mais la situation à Londres est encore complexe et ne permet pas à l’heure actuelle un tel report.