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Achats/Taux de change Ces entreprises qui souffrent de la faiblesse de l'euro

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Avec la faiblesse de l'euro, certains secteurs de l'agroalimentaire ont vu le coût de leurs achats en dollars exploser. Gérer le double risque du prix des matières premières et des devises n'est pas simple pour une PME.

Malgré un sursaut en avril, l'euro est repassé sous la barre des 1,1 dollar le 25 mai. En un an, il a perdu environ 20 % de sa valeur. L'euro faible, présenté comme une bonne nouvelle pour l'économie française, ne fait toutefois pas que des heureux, notamment dans l'industrie alimentaire. Certes, il permet d'exporter plus facilement ; les ventes de Rafale en témoignent. Mais seules deux entreprises agroalimentaires sur dix sont exportatrices et leurs ventes sont réalisées en Europe pour 68,2 % (source Ania). Pour la grande majorité des IAA, le coût de pouce monétaire à l'export reste donc une bonne nouvelle essentiellement virtuelle. Un certain nombre d'industries agroalimentaires, en revanche, achètent des matières premières en dollars. C'est particulièrement vrai pour les produits de la mer et les fruits.

« MON BANQUIER N'EST D'AUCUN SECOURS »

Si les multinationales sont habituées à gérer la volatilité des matières premières et des devises, certaines PME se sont retrouvées complètement désarmées face au brutal renchérissement du dollar. « Sur les baies de goji et le cranberry, que j'achète en dollars, j'ai perdu 30 % de marge, témoigne Nicolas Oger, président de La Panacée des Plantes, un site de e-commerce basé à Agen (1,5 million d'euros de chiffre d'affaires annoncé pour 2014, environ 10 salariés). Et mon banquier n'est d'aucun secours. Il n'est pas du tout armé pour m'aider à gérer la fluctuation des matières premières conjuguée à celle des devises. La connaissance des mécanismes généraux ne suffit pas à gérer la problématique de nos marchés. »

L'EFFET DOLLAR AMPLIFIE LA HAUSSE DE MATIÈRES PREMIÈRES SOUS TENSION

Collectivement, les filières des produits élaborés (Adepale) et des jus fruits (Unijus) ont tiré la sonnette d'alarme, respectivement en février et en mars. « Quinze jours avant la fin des négociations, les distributeurs demandaient des baisses de prix ! Il fallait faire passer le message que les entreprises qui achètent en dollars sont pénalisées et que l'euro faible n'est pas une bonne nouvelle pour tout le monde », explique Vincent Truelle, directeur général de l'Adepale. Entre juillet 2014 et janvier 2015, les transformateurs de produits de la mer ont vu le coût de leurs matières premières bondir de 17 %, à prix d'achat constant (hors fluctuation de la matière première elle-même). Un renchérissement qui s'ajoute à une tendance haussière des prix sur le long terme, du fait de la raréfaction des ressources marines. Pour les conserveurs, l'addition est salée : la matière première peut représenter plus de 70 % du prix de revient du produit fini.

LA GESTION DES RISQUES, UN MÉTIER À PART ENTIÈRE

Même inquiétude dans le jus de fruits, où la part de la matière première atteint 60 à 80 % du prix de revient du produit. De janvier à mars, le prix du concentré d'orange avait augmenté de 6 à 15 centimes/litre, du seul fait du renchérissement du dollar. Pour l'ananas, soumis à des fortes tensions avec des problèmes de disponibilités sur la même période, la hausse a atteint 20 à 27 centimes par litre. « Nous achetons la matière première au moment de la récolte et au même moment nous prévoyons un niveau pour le dollar. Nous avons des accords avec des instituts financiers pour nous sécuriser mais ils se sont avérés insuffisants pour un mouvement de devise d'une telle ampleur et d'une telle brutalité », se désole Emmanuel Vasseneix, président d'Unijus et également patron de LSDH (basé à Saint-Denis-de-L'Hôtel, 450 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2014, environ 650 salariés). Il chiffre à 5 millions d'euros la perte liée aux achats en dollars pour les jus de fruits.

« Gérer les mécanismes de marché, se couvrir constamment, c'est un métier et ça a un coût. C'est difficile pour les PME, d'autant qu'en France, les entreprises n'ont pas été habituées à la couverture individuelle. Et quand le dollar et la matière première augmentent en même temps, ça complique encore plus les choses », analyse Dominique Amirault, président de la Feef (Fédération des entreprises et entrepreneurs de France).

APRÈS LES NÉGOS, LA DÉFLATION CONTINUE

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Dans le jus de fruits, LSDH, qui est l'un des derniers fabricants français, a arrêté certains produits. Notamment des premiers prix, dont les tarifs sont tellement sous pression, que le moindre centime de variation est ingérable pour l'entre-prise. « Quand les entreprises sont confrontées à un mouvement de cette ampleur et de cette durée, qui ne s'apparente pas à un phénomène de yoyo, elles n'ont d'autre solution que d'augmenter les prix », plaide Vincent Truelle à l'intention de la grande distribution. Mais cette dernière est toujours engagée dans une guerre des prix sans merci.

Selon les données Iri du mois de mars (c'est-à-dire après la clôture des négociations commerciales), les prix des produits alimentaires ont continué à baisser. « Le secteur des produits frais dont les prix étaient relativement stables (mais en baisse) est désormais aligné sur le reste des PGC, avec un niveau de déflation de 1,75 % » sur un an, observe le panéliste dans sa note de conjoncture d'avril. Sur un an, les prix des boissons rafraîchissantes sans alcool et eaux (dont les jus de fruits) ont baissé de 1,56 % et ceux de l'épicerie salée (dont les conserves de poisson) de 2,03 %. Des baisses qui affectent prioritairement les marques nationales (sur ces deux segments de marché, le prix des MDD a légèrement augmenté). Certes, la baisse des prix semble avoir ralenti récemment. Les prix n'ont reculé que de 0,07 % en avril, soit le niveau le plus bas depuis septembre, toujours selon Iri, mais ils ne sont pas encore repartis à la hausse.

MUTUALISER LES RISQUES ?

Comment réagir dans ces conditions ? « Si nous en parlons au niveau syndical, nous risquons d'être accusés d'entente », craint Emmanuel Vasseneix. Pour autant, trouver des solutions seul n'est pas facile pour les PME. « Quand les fluctuations vont au delà de la marge, pour une PME, c'est ingérable, résume Dominique Amirault. A la Feef, nous réfléchissons actuellement à des mécanismes de couverture des risques dans la durée adaptés aux PME. »

Partant du constat que le développement du commerce, bénéfique pour le distributeur autant que pour le producteur, nécessite de maîtriser les coûts, la Feef se verrait bien promouvoir une mutualisation des risques. « Pour sa MDD, c'est Leclerc qui gère les achats de café vert, explique Dominique Amirault. Je ne dis pas que c'est LA solution, mais c'est l'état d'esprit qui compte. » Comme pour d'autres sujets, la co-construction semble la seule issue créatrice de valeur pour tous. Mais comment insuffler cet état d'esprit dans un secteur de la distribution aux abois ?

QUELQUES EXEMPLES :

– Le concentré d'oranges du Brésil brix 65 non dédouané, qui se négociait 1,6 à 1,72 euro le kilo en début d'année était échangé sur une base de 1,8 à 1,9 euro le kilo fin mars début avril, selon FoodNews. Un renchérissement entièrement dû à l'effet devise.

- D'autres produits subissent la double peine : « La ressource d'un des principaux fournisseurs de coquille St Jacques, l'Argentine, est en baisse de l'ordre de 30 à 40 %, indique Vincent Truelle, directeur général de l'Adepale.

Alors que les cours moyens avoisinaient 10 €/kg en 2014, les derniers achats de début avril 2015 se faisaient à 15 €. En synthèse, et très grossièrement, la hausse de 50% est liée pour moitié à l'effet parité et pour moitié à l'effet marché. »