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Ceta : les filières bovine et porcine plus méfiantes que résolument opposées

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Respect réel des normes européennes, opacité des négociations, pression sur les prix, dans les filières viande bovine et porcine, le Ceta est largement vilipendé. Pourtant, une autre musique se fait aussi entendre… En effet, le Canada reste un marché potentiel où la viande européenne, aux caractéristiques spécifiques, a sa place à prendre.

« Les Canadiens ne feront pas une filière pour 15 000 tonnes de viande bovine mais ils seront capables de le faire pour 60 000 tonnes », observait Guy Hermouët, président d’Interbev bovins le 3 novembre. 60 000 tonnes, c’est le nouveau quota attribué au Canada avec la signature du Ceta. Seulement, produire de la viande sans hormone reste plus coûteux à produire pour les Canadiens que pour les Européens. En effet, le climat plus froid est moins propice à l’engraissement des animaux et l’utilisation d’hormones permet de compenser ce différentiel de compétitivité. Une filière canadienne répondant aux exigences européennes nécessite dont un vrai débouché, ce que ne niait pas John W. Masswohl, directeur du Canadian Cattlemen’s Association, interrogé en juin par Agra Presse (voir Agra Presse n° 3551). L’inquiétude de Guy Hermouët porte plutôt sur le respect réel des contraintes européennes. « Est-ce qu’ils feront les choses sérieusement ? », s’interroge-t-il, rappelant qu’aucun contrôle de l’Europe ne s’appliquera sur la viande bovine importée. Il évoque « un échange positif possible » de l’Europe vers le Canada. Certains consommateurs canadiens s’orientent actuellement vers de la viande respectant les contraintes européennes, voire sont demandeurs de viande issue d’animaux élevés sans OGM, d’élevage respectant l’environnement ou le bien-être animal, etc. Pour autant, Interbev fait pression sur le Parlement européen pour ne pas ratifier l’accord, à l’image d’autres représentants professionnels italiens, irlandais ou espagnols. Quant à la clause de sauvegarde du Ceta, « on ne pourra pas l’activer », souligne Guy Hermouët. En ce moment même où du fait de la crise laitière, le marché est encombré de vache de réforme, « la Commission européenne considère que le secteur n’est pas en crise », rappelle-t-il.

« L’agriculture sacrifiée, surtout la viande »

De son côté, le président de la Fédération nationale porcine (FNP), Paul Auffray, interrogé le 2 novembre par Agra Presse, regrettait que « toutes ces négociations s’effectuent sans échange avec les professions respectives ». « Comme d’habitude, l’agriculture fait partie des sacrifiés, surtout la viande », estime le producteur de porc breton. Selon lui, « les contingents négociés dans le cadre du Ceta sont de petits volumes, mais vont peser sur les prix ». Il constate plus généralement que « l’Europe exporte à des prix toujours plus bas, à part à de courtes périodes comme on vient de les connaître. Et cela contribue à peser sur les cours européens ». Paul Auffray tempère : « Le développement des échanges, on ne peut pas être contre, mais ces accords sont négociés de manière opaque ». Il pointe également les écarts de mode de production entre la France et le Canada. « Les Canadiens étaient partis comme nous sur des modèles familiaux, mais ça change, on voit qu’ils sont partis dans des systèmes d’intégration à l’américaine ; on nous emmène peu à peu vers des systèmes que l’on n’a pas choisis ». De leur côté, la Coordination rurale et la Confédération paysanne ont multiplié les communiqués sur ce sujet, durant les derniers mois. Ils se rejoignent pour rejeter le Ceta comme un avatar du « libre-échangisme » et demander une régulation de la production porcine en Europe.

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« Plus d’avantages que d’inconvénients »

Guillaume Roué, ancien secrétaire général de la FNP, aujourd’hui président de l’interprofession porcine, est moins réticent à l’encontre du Ceta. Il s’attend, comme Paul Auffray à ce que les Canadiens importent du jambon, compte tenu des différences de valorisations entre les deux zones pour ce produit – l’Amérique du Nord consomme peu de jambon, la France beaucoup. Dans le pire des scénarios, si les 75 000 tonnes de contingent à droits de douane nuls étaient utilisées pour envoyer uniquement des jambons, et les envoyer uniquement vers la France, cela pourrait « bouleverser le marché », estime Guillaume Roué, qui se dit pour autant « pas très effrayé » par l’accord. Globalement, « il y a plus d’avantages que d’inconvénients à signer le Ceta – tout en vérifiant que les frontières entre les États-Unis et le Canada sont bien respectées », estime-t-il. Pour lui, la filière a besoin d’exporter, et le développement de l’export passe « de plus en plus par des accords de libre-échange » : « On ne peut pas dire que l’on a besoin d’export et refuser les importations ». Dans cette optique, Guillaume Roué craint particulièrement le scénario d’un blocage du Ceta lors de la ratification par les parlements : « La crédibilité de Bruxelles est en jeu. Si on n’est pas capables de faire le suivi de cette mesure, plus aucun pays ne voudra signer avec nous ». Et l’équilibre de la filière en serait à moyen terme menacé. Un tiers de la production européenne de porc est exporté vers des pays tiers.