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Questions à Nadine Brisson, directrice de recherche à l'Inra, unité Agroclim d'Avignon « Cette année préfigure ce qui va nous arriver dans les prochaines décennies »

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La situation de sécheresse exceptionnelle qui frappe actuellement la France, pourrait devenir banale dans les années à venir. Les cultures en pleine croissance au printemps risquent de subir de plus en plus souvent des pénuries d'eau. Pour Nadine Brisson, directrice de recherche de l'unité Agroclim à l'Inra d'Avignon qui a notamment coordonné le programme de recherche Climator, l'agriculture devra économiser l'eau dans les années à venir.

On parle beaucoup de réchauffement climatique, mais comment cela va se traduire concrètement ?
Dans les décennies à venir, il y a de grandes tendances qui rejoignent la situation actuelle. Pour ce qui est de la température, une augmentation générale est attendue avec des écarts de plus en plus importants d'un jour à l'autre et d'une saison à l'autre. Une modification de la pluviométrie - hivernale notamment - est également attendue. A l'échelle du monde les précipitations vont plutôt aller en augmentant (l'élévation des températures augmentant l'évaporation et donc les pluies). Régionalement, là où il pleut déjà beaucoup il pleuvra encore plus et là où il ne pleut pas beaucoup, il pleuvra encore moins. La France se trouve géographiquement dans une situation intermédiaire. Mais globalement, les précipitations vont plutôt diminuer, de façon plus importante sur le front ouest de l'Hexagone.

Quel impact peut-on attendre sur les cultures ?
On ne peut pas tirer de grandes tendances générales à la hausse ou à la baisse des rendements. Le blé et les fourrages devraient voir leur production augmenter car ils vont profiter de l'augmentation de la teneur en CO2 dans l'atmosphère. Cependant, l'accentuation de la variabilité de la production fourragère entre les saisons risque d'être difficile à gérer pour les éleveurs. Pour le maïs - même irrigué - et le pin maritime les rendements devraient diminuer du fait qu'ils valorisent moins bien le CO2. Une stagnation devrait être observée pour des cultures comme le tournesol et le colza. L'arboriculture aussi va être affectée : les arbres ont besoin de froid en hiver pour se mettre en dormance. Si la quantité de froid acquise est insuffisante on assiste à des problèmes (nécrose des petits fruits…). C'est déjà le cas aujourd'hui, en particulier pour l'abricotier.

Quelle est la spécificité de la sécheresse qui touche cette année la France ?
La sécheresse en France nous connaissions déjà ! Notamment en 1976. Mais la sécheresse, brutale au printemps avait fait suite à un hiver pluvieux : l'état des réserves en eau n'était pas aussi bas et la sécheresse a surtout eu un effet sur la fin de cycle des cultures. Cette année préfigure ce qui va nous arriver dans les prochaines décennies car c'est une sécheresse très précoce qui affecte les cultures en pleine croissance au printemps comme le blé, l'orge, le colza et les fourrages. Le blé par exemple réalise 80% de son rendement entre février et avril. Cette année le rendement va donc clairement être en dessous de la moyenne. Pour les fourrages, c'est à peu près la même chose, l'essentiel de la production se fait lors des deux coupes de printemps.


Quelles sont les solutions que peuvent envisager les agriculteurs ?
Dans l'immédiat, une des solutions est l'irrigation. Mais tout dépend de la capacité technique et réglementaire des agriculteurs à irriguer. Et Il va falloir faire des choix : vaut-il mieux irriguer les fourrages et le blé pour rattraper un petit peu la situation ou se focaliser sur le maïs pour être sûr d'avoir une bonne récolte ?
A plus long terme, je pense qu'il ne faut pas mettre tous nos œufs dans le même panier. Ce n'est pas parce que l'on va construire des retenues collinaires que la quantité d'eau va augmenter. Il faut essayer de faire baisser la demande en eau, sinon c'est la course poursuite. On peut par exemple jouer sur la rotation des cultures en alternant des cultures d'hiver et de printemps. Il faut qu'au minimum une année sur deux ou trois, le sol soit nu sur les parcelles en été. On peut aussi développer l'utilisation du sorgho qui est proche du maïs et moins gourmand en eau. Plutôt que d'améliorer le maïs pour qu'il résiste mieux à la sécheresse, pourquoi ne pas chercher à sélectionner un sorgho plus productif. Car le problème, si on ne fait qu'augmenter l'offre en eau, c'est que l'organisation des filières ne va pas s'adapter. De plus dans un contexte de raréfaction de la ressource hydrique, cela va être mal perçu d'un point de vue environnemental et sociétal.

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