Fort d’un chiffre d’affaires de 1,828 milliard d’euros pour 2007/2008 en hausse de 44 % par rapport à l’exercice précédent et d’un résultat de 28 millions d’euros, le groupe Champagne céréales, l’un des fleurons de la coopération agricole française, entame la campagne 2008/2009 avec une situation financière saine. Laurent Jubert, directeur général du groupe, n’est pas serein pour autant. S’il estime que, globalement, la crise financière actuelle contribue à valider la stratégie de diversification de son groupe, il se pose beaucoup de questions quant à la campagne 2009/2010. Elle est, selon lui, à « haut risque ».
Agra Presse hebdo : Vos adhérents doivent aujourd’hui faire face à un retournement de conjoncture sur le marché des céréales, auquel s’associe une hausse du coût des intrants. Comment réagissez-vous ?
Laurent Jubert : Nous sommes très attentifs à ce retournement, car les agriculteurs sont pris en ciseau, surtout lorsqu’ils n’ont pas vendu leur récolte. Pour l’instant, nous n’avons pas pris de mesure, mais nous avons informé nos adhérents qu’au début 2009, quand nous y verrons plus clair sur la situation de la coopérative, nous reviendrons vers eux pour voir comment nous pouvons les accompagner. Le grand point d’interrogation, ce sera la campagne 2009/2010. Elle s’annonce à haut risque. Pour l’instant, nous sommes vraiment dans le brouillard.
Avec quels outils vous préparez-vous à gérer les incertitudes de cette prochaine campagne ?
Nous avons déjà travaillé depuis douze mois sur une nouvelle politique d’achat aux agriculteurs, incluant des outils de gestion des risques plus sécurisants que dans le passé. A ceux de nos adhérents qui prendront un engagement ferme avant moisson, nous allons proposer des options créées et gérées par la coopérative, qu’ils aient ou non décidé de nous déléguer la gestion de leur récolte. Ces options leur permettront de se couvrir et de profiter d’une éventuelle hausse des cours. Nous avons par ailleurs doublé notre équipe commerciale, qui compte désormais six personnes, chargées de vendre les céréales et de gérer le réseau de conseillers accompagnant les agriculteurs. Et, en parallèle, nous menons un énorme effort de formation pour nos équipes terrain et nos adhérents. C’est, selon nous, le point qui a le plus pêché jusqu’à présent. Nous souhaitons donc aller vers une montée collective des compétences de nos équipes. Nous avons également renforcé notre équipe de contrôle de gestion, qui passera de quatre à six personnes début janvier, afin d’améliorer le contrôle de l’activité commerciale.
Cette crise peut-elle remettre en cause certaines de vos politiques, comme votre engagement dans la certification des exploitations agricoles ?
Nous pensons que la crise va accentuer la pression de l’opinion publique concernant les questions environnementales. Celle-ci risque d’assimiler laissez-aller financier et laissez-aller écologique. La crise ne va donc pas ralentir notre effort, au contraire.
Aujourd’hui, dans le contexte de crise financière, qu’en est-il des relations de la coopérative avec les banques ?
En 2007-2008, nous avons connu un alourdissement important de nos frais financiers au niveau de notre besoin en fonds de roulement, essentiellement lié à la valeur des céréales. Il nous a fallu financer le stock. Pour la récolte 2008, nous avons acheté à un niveau élevé. Mais si les taux d’intérêt ont augmenté, ils se maintiennent à des niveaux supportables pour la coopérative. Nous travaillons depuis longtemps en partenariat avec certaines banques, comme le Crédit agricole du Nord -Est, et rien n’est remis en cause.
Le nouveau contexte économique va-t-il faire évoluer votre politique en matière d’investissements ?
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En 2008, jusqu’à cet été, la croissance externe de nos filières a été très importante. Cela correspondait aux buts que nous nous étions fixés. Après cette vague, nous n’avions pas d’objectifs précis. Nous avons besoin de consolider ces investissements. Mais la crise crée des opportunités. Nous sommes passés de « chasseurs actifs » à « chasseurs à l’affût », ce qui est nouveau pour nous. C’est bien sûr un peu plus difficile d’obtenir un appui rapide des banques, mais ce n’est pas un obstacle pour les bons dossiers.
Quelles sont les filiales que la crise pourrait mettre en situation de faiblesse ?
Nous avons une vraie préoccupation avec notre activité en Ukraine Champagne céréales a implanté en Ukraine sa filiale Desnagrain, spécialisée dans la collecte et l’approvisionnement, pendant l’exercice 2006/2007.. La crise est très dure, le secteur agricole sinistré. La monnaie locale, la hryvnia, a perdu 40 % de sa valeur. Mais notre investissement doit être regardé sur le long terme. Les fondamentaux restent très solides. La crise y est beaucoup plus brutale, beaucoup moins amortie que ce que l’on peut vivre en France, mais le redémarrage peut aussi être très rapide. Nous allons essayer de limiter les dégâts. Pour le moment, nous avons décidé de supporter cette filiale. Toutefois, à l’avenir, nous serons prudents si nous investissons de nouveau en Ukraine.
Comment évoluent les relations entre la coop et ses filiales susceptibles de lui acheter des matières premières en direct ?
Nos filiales gèrent de façon autonome leurs achats en matières premières et leur risque. Lorsqu’elles traitent avec la coopérative, elles achètent au prix de marché et se couvrent sur le marché à terme. Nous avons déconnecté le physique et la fixation du prix en généralisant les contrats à prime entre la coop et ses filiales. Aujourd’hui, 30 % de notre collecte est transformée par le groupe. Ce chiffre montera à 40 % en 2009 avec l’essor du débouché biocarburants.
Redoutez-vous que la crise financière ne fragilise certains de vos acheteurs ?
Nos céréales partent vers les industriels du nord de la France, dans la vallée du Rhin, au Benelux et dans l’ouest de l’Allemagne. Nous avons des contrats avec de très gros clients. Une grande partie de nos blés sont utilisés dans l’amidonnerie. La logistique est souvent organisée sur la base d’outils très « métronomes », comme les navettes de trains. Pour l’instant, nous n’avons pas encore senti une réelle baisse de la demande dans les usines de transformation. Nous pensons que les usines de biens agroalimentaires seront moins impactées par la crise que celles fabricant des biens durables. La nourriture ne s’achète pas à crédit. Il est tout de même probable qu’une baisse de consommation apparaisse mais nous avons beaucoup de mal à en évaluer l’éventuel impact sur le bilan céréalier. Les deux nouvelles usines de biocarburants qui vont être mises en route devraient absorber 10 % de la collecte de Champagne céréales en plus en 2009… C’est une demande supplémentaire qui sera bienvenue.
Quel pourrait être l’impact de la crise financière sur le résultat du groupe en 2009 ?
A fin juin 2009, nous prévoyons un atterrissage assez conforme à ce que nous avons fait en 2008. Les performances de la coopérative pourraient s’améliorer, du fait d’une hausse de 10 % de la collecte. Ce qui pourrait compenser les moindres performances des filiales. Globalement, le résultat du groupe ne devrait pas être impacté. Finalement, cette crise valide plutôt l’orientation stratégique de l’entreprise, qui consiste à diversifier la valorisation agricole et permet un lissage des effets de la crise.