Si elle a le vent en poupe, la protection intégrée des cultures, qui consiste à réduire l’utilisation des pesticides, reste un challenge de longue haleine. Dans le cadre du programme européen Endure, des scientifiques se sont réunis le 13 octobre à la Grande Motte pour faire un point sur le sujet. Après des décennies de progrès technologiques en agriculture, un changement d’état d’esprit s’impose pour voir émerger cette technique, qui implique une plus grande prise de risques.
Produire autant en qualité et en volume avec moins de phytos : c’est le défi qu’implique le concept de protection intégrée des cultures. Plus que séduisant en temps de crise alimentaire et dans un contexte où les préoccupations environnementales des consommateurs augmentent, ce défi est loin d’être facile à relever. « Depuis des décennies, le contrôle des maladies a reposé essentiellement sur un flot continu d’innovations fournies par l’agrochimie », a observé Pierre Ricci, chercheur à l’Inra et coordinateur du programme Endure (voir encadré), à la Grande Motte le 13 octobre. Il intervenait lors d’une conférence internationale destinée à faire le point sur les connaissances en protection intégrée, dans le cadre d’Endure. Bilan : renverser des tendances établies de longue date n’a rien d’évident. « La technologie nous a offert des solutions toujours plus efficaces, que ce soit en semences ou en fongicides, analyse Antoine Messéan, chercheur à l’Inra. Cela a fragilisé tout le système ». Beaucoup de choses sont à repenser, à tous les échelons.
Sélectionner les résistances aux maladies
Exemple avec la septoriose des blés : « Dans les années 70, il y avait peu de septoriose sur blé dans les champs », a indiqué James Brown, chercheur au John Innes Centre. Les sélectionneurs se sont donc concentrés sur les variétés à haut rendement, une tendance renforcée par l’apparition de fongicides efficaces. Sauf qu’en sélectionnant les blés sur leur productivité, les chercheurs ont retenu en même temps des variétés vulnérables au champignon. « Les fermiers aiment les variétés sensibles à la septoriose car elles produisent de meilleurs rendements », caricature James Brown. Car certains gènes de résistances au champignon sont associés à une moindre productivité. Pour éviter la reproduction de tels scénarios, il semble nécessaire de redonner une priorité à la sélection des résistances aux maladies. Pour James Brown, cela passe par davantage d’analyse génétique afin d’établir les origines de ces résistances et la localisation des gènes qui les gouvernent. Ce qui demande entre autres d’établir les arbres généalogiques des variétés existantes. Le scientifique se veut raisonnable quant aux perspectives qu’offre la sélection variétale : « Elle n’a jamais permis de produire des résistances suffisamment fortes et durables pour remplacer les fongicides », précise-t-il.
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Intégrer une logique de développement durable
Pour les producteurs, adopter la protection intégrée implique aussi un nouvel apprentissage. « Si vous proposez à un agriculteur qui a un programme de protection phytosanitaire bon marché, efficace et peu risqué de mettre en place un programme de protection intégrée plus risqué, susceptible d’accroître ses coûts, de transformer ses pratiques, et qui exigera une surveillance constante des parasites, comment croyez-vous qu’il réagira ? », questionne Cliff Ohmart, directeur de la protection intégrée dans un vignoble californien. De fait, il faut « éduquer les agriculteurs et leur faire comprendre que certains coûts liés aux pesticides ne sont pas compris dans leur prix », estime-t-il. Un gros travail en perspective, nécessaire tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Or, comme le souligne Antoine Messéan, « l’utilisation de variétés rustiques avec un haut niveau de résistance aux maladies, en test depuis plusieurs années au sein de l’Inra, se révèle rentable tant que les prix du blé sont inférieurs à 150 euros/t ». Une technique difficile à promouvoir, donc, lorsque le prix du blé atteint les niveaux rencontrés en 2007.
Identifier une priorité nationale
Mais rien n’est impossible, comme le montre l’analyse des politiques menées au Danemark et aux Pays-Bas. De 1986 à 1997, le Danemark est parvenu à réduire de 50 % ses volumes de pesticides, les Pays-Bas obtenant une baisse identique entre 1990 et 2000. Le Danemark s’est depuis attaqué à l’IFT (Indice de fréquence de traitement), réduit de 20 % entre 2000 et 2004 tandis que les Pays-Bas ont abaissé de 86 % l’impact des pesticides sur l’environenment entre 2000 et 2006. Pour Jan Buurma, chercheur à l’université de Wageningen aux Pays-Bas, « identifier une urgence d’intérêt national est essentiel à la mise en place d’une politique adaptée ». Ce furent, entre autres, la contamination par les pesticides des eaux souterraines au Danemark et le développement des résistances aux Pays-Bas. Rien n’est impossible, donc, surtout lorsqu’une volonté étatique se manifeste.