L’entreprise bretonne Cheritel qui poursuivait Inès Léraud en diffamation pour son enquête publiée dans Basta mag a abandonné les poursuites six jours avant l’audience. La preuve, selon la journaliste, que la procédure était un « coup de pression », illustrant plus largement le contexte breton.
Les bruits ont commencé à circuler durant le week-end, l’information a été officiellement confirmée le 22 janvier par son avocat. Au dernier moment, à six jours de la première audience au tribunal de grande instance de Paris, Jean Chéritel a abandonné la procédure en diffamation qu’il avait lancée contre Inès Léraud en juin 2019. « On cède devant la pression », explique une responsable de l’entreprise à l’AFP.
Inès Léraud, de son côté, salue « une victoire inattendue », tout en étant « déçue ne pas pouvoir aller jusqu’au bout ». « C’était une enquête qui me tenait à cœur, mais qui n’avait pas beaucoup été reprise dans les médias. Quand j’ai reçu la plainte en diffamation, je me suis dit qu’elle serait l’occasion d’une audience publique par rapport à cette situation », se souvient Inès Léraud.
L’abandon de la procédure sur la dernière ligne droite montre justement d’après elle que le coup de pression venait de l’autre partie. « S’il pensait que son combat était juste, il aurait été content qu’il soit mis en lumière. Quand on s’avoue KO avant le match, c’est que les arguments n’étaient les bons », sourit la journaliste.
La journaliste et les juges
Dans l’article publié en mars 2019 sur le site de Basta Mag, la journaliste dénonçait le « règne par la terreur » de ce grossiste en fruits et légumes, expéditeur de Prince de Bretagne aux 120 salariés et 45 millions d’euros de chiffre d’affaires basé à Guingamp. Travail dissimulé d’ouvriers bulgares, interdiction des heures supplémentaires, intimidation des anciens employés, autant de pratiques permises par l’absence de section syndicale.
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Si la journaliste a mené un travail d’enquête de près d’un an pour recueillir de nombreux témoignages, elle s’est aussi appuyée sur les décisions de la justice. Parmi les six procédures mettant en cause Cheritel aux cours des dernières années se trouvent notamment deux condamnations au tribunal correctionnel de Saint-Brieuc en 2017 pour emploi de main-d’œuvre illégale et fraude sur l’étiquetage, ainsi qu’une décision défavorable aux Prud’hommes, en 2020, sur demande d’un salarié.
Un terrain d’enquête « exceptionnel »
Ce n’est pas non plus la première plainte en diffamation contre Inès Léraud. En janvier 2020, Christian Buson, à la tête du bureau d'études de GES mis en cause dans l’enquête sur les algues vertes, avait lui aussi poursuivi la journaliste, avant d’abandonner la procédure au dernier moment. Autant de recours qui n’empêcheront pas Inès Léraud de continuer à enquêter sur le secteur agroalimentaire breton, avec de prochains articles déjà en préparation « sur les industriels, la santé des agriculteurs, ou l’environnement ».
La Bretagne est « une région exceptionnelle » selon Inès Léraud, avec « beaucoup d’agriculteurs qui sont sur le terrain toute la journée, qui observent beaucoup de choses, et savent défendre leur territoire ». Son rôle de journaliste, tel qu’elle l’envisage, est alors de révéler ce que beaucoup pensent sans l’exprimer publiquement, sous crainte de perdre leurs circonscriptions ou leurs subventions.
« Quand je me suis installée en Bretagne, en 2015, j’ai pensé au Maroc monarchiste, analyse Inès Léraud. Un emploi direct sur trois en Bretagne est lié au secteur agroalimentaire, qui possède une certaine hégémonie politique et économique. Publiquement, les gens disent tous la même chose. Mais dans leurs foyers, quand il n’y a pas d’oreilles extérieures, ils osent confier ce qu’ils pensent vraiment, de leurs employeurs comme de l’état des terres, de l’eau ou de leur santé ». L’enquête sur Cheritel, illustre-t-elle, lui a été soufflée par des collègues de la presse locale. « Des lanceurs d’alerte leur avaient signalé une fraude massive sur les fruits et légumes. Mais ils m’ont dit : “Nous, dans nos rédactions, on ne peut rien faire”. »