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Christophe Perrot : « La France laitière ne souffre pas de handicap de compétitivité »

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Dans un travail collectif (1), présenté récemment au colloque de la Société française d’économie rurale (SFER), Christophe Perrot, chargé de mission économie et territoire à l’Institut de l’élevage, a travaillé sur la question de la compétitivité du secteur laitier face à la concurrence européenne et mondiale. Il livre les résultats de cette étude.

« Le secteur laitier français est-il compétitif face à la concurrence européenne et mondiale ? » est le titre de l’un de vos travaux, effectué avec d’autres collègues, que vous avez présenté au colloque de la Société française d’économie rurale (SFER), les 9 et 10 juin à Clermont-Ferrand. Quelle est donc la réponse à cette question ?

La France laitière ne souffre pas de handicap de compétitivité, notamment par rapport à l’Allemagne. Les opérateurs français ont fait des choix différents de ceux des pays d’Europe du Nord. Ces derniers ont anticipé la fin des quotas avec des investissements importants dans la production et la transformation laitière. L’objectif de ces pays, qui exportent plus des deux tiers de leur production, était de prendre toute leur place sur le grand export et, encore aujourd’hui, de ne laisser aucune place à leurs concurrents sur les marchés internationaux quand ceux-ci redémarreront. En France, par contre, les transformateurs ajustent leur collecte à leurs besoins/débouchés commerciaux. Et cela tout particulièrement pour le marché intérieur, le plus rémunérateur d’Europe ! Un marché qu’il s’agit également de protéger d’importations aux effets déflationnistes en recherchant une maîtrise des volumes.

Chaque pays européen présente des avantages en termes de compétitivité. Pour l’Irlande, c’est le coût de production le plus bas d’Europe et sans doute du monde ! Pour les Pays-Bas, c’est le niveau des prix payés au producteur qui procure une bonne rentabilité aux exploitations. Une coopérative nationale là-bas en situation de quasi-monopole semble faciliter bien des choses ! Les exploitations d’Allemagne du Nord ont, elles, plutôt misé sur la productivité du travail (en volume) et la dilution des charges de structure.

Et pour la France, où se situe son avantage comparatif ?

Pour le secteur laitier français, c’est la compétitivité « hors prix » qui était attendue. Ce secteur est souvent reconnu pour la forte différenciation de ses produits. La compétitivité hors prix consiste à augmenter la valeur des produits commercialisés par le développement d’innovations et la différenciation du produit fini. Cette différenciation est liée soit à l’origine du lait (AOP, bio, montagne, etc.) soit à la transformation. Dans ce dernier cas, on parle alors de « différenciation retardée ». Les produits sont valorisés grâce à des marques à forte notoriété soutenues par de puissantes politiques de marketing.

Seulement, cette compétitivité « hors prix » reste peu valorisée à l’export – au moins à partir de lait français pour ce qui est des marques – en raison de la faiblesse de la demande internationale en produits et ingrédients laitiers très différenciés. Au final, l’essentiel du mouvement d’insertion du secteur laitier français dans les échanges mondiaux, soit de 8 à 12 % de la production exportée sur pays tiers en sept ans, repose sur la compétitivité « prix » de la filière et de la production laitière française.

« Un prix du lait décevant en France par rapport à d’autres pays européens », titrez-vous dans une partie de votre étude. Pourquoi ce prix est-il « décevant » ?

D’après les données du RICA (2) européen, le prix du lait payé au producteur sur la période 2007 à 2012, a été légèrement plus faible en France (326 €/t) qu’en Allemagne (329 €/t). D’autres sources statistiques issues des déclarations d’entreprises confirment l’existence d’un faible écart de prix entre ces deux pays pour la moyenne 2007-2015. Or, compte tenu de la grande variété et de la qualité de la gamme des produits laitiers français, cette absence d’écart est, d’une certaine manière, assez décevante ! D’autant plus que le chiffre d’affaires des industries de transformation laitière est supérieur dans l’Hexagone à celui de l’Allemagne, alors que les volumes traités sont inférieurs. Plusieurs explications peuvent être avancées. La valeur ajoutée générée au sein des industries laitières françaises est consacrée à la rémunération d’un nombre d’actifs beaucoup plus important – 56 000 emplois dans la transformation contre 37 000 en Allemagne – pour un volume de lait traité pourtant inférieur en France ! De plus, le coût de collecte est supérieur en France car ce pays est plus vaste et plus hétérogène. Il en est probablement de même pour les coûts de transformation puisqu’une plus grande partie du lait allemand est transformé en produits de masse peu différenciés dans des ateliers de grande taille. Enfin, le partage de la valeur ajoutée entre transformateurs et producteurs diffère aussi en raison du statut des opérateurs. En Allemagne, 70 % de la collecte sont transformés par des coopératives pour le compte des producteurs, alors que 55 % le sont en France par des groupes privés dont des leaders internationaux qui créent de la valeur ajoutée à l’aide de marques souvent mondialement connues. Ainsi, si le marché intérieur de la consommation semble, en France, particulièrement solide et rémunérateur, il procure d’une certaine façon plus de stabilité que de valeur pour les producteurs laitiers français.

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Vous abordez la question des coûts de production dans votre article, notamment au sujet de l’autonomie alimentaire. Où en sont les Français ?

Notre conclusion est, qu’en France, l’autonomie alimentaire coûte cher ou n’est pas assez valorisée par le marché. Parmi les zones exportatrices au niveau mondial, trois bassins (Nouvelle-Zélande, France de l’Ouest et Irlande) se distinguent par une plus forte autonomie alimentaire. Mais la nature de cette production fourragère, herbe pâturée en Irlande versus fourrages très majoritairement cultivés, récoltés, distribués mécaniquement en France se traduit par des charges différentes. Les exploitations françaises de l’Ouest dépensent moins en achats d’aliments que celles de l’Allemagne du Nord. Mais le coût d’équipement consacré à cette production fourragère cultivée renverse cet avantage !

Mais alors pourquoi un tel « suréquipement » ?

Pour de multiples raisons. Le contexte post-quotas peu lisible en France – avec un maintien du contingentement de la production – a pu induire des erreurs d’anticipation sur les volumes à produire. La main-d’œuvre essentiellement familiale, avec peu de salariés, a incité à équiper fortement les exploitations pour limiter l’astreinte et la pénibilité du travail. Et l’adaptation trop lente de la fiscalité à la volatilité des prix et des revenus favorise toujours l’adaptation des éleveurs à court terme en jouant sur les charges de mécanisation, malgré une faible réversibilité, plutôt qu’à constituer et à gérer une épargne de précaution sur le moyen terme.

(1) Pour en savoir plus. Perrot C., Chatellier V., Gouin D.-M., Richard M., You G., 2016. Le secteur laitier français est-il compétitif face à la concurrence européenne et mondiale ?

http://www.sfer.asso.fr/les_colloques_thematiques/liberalisation_des_marches_laitiers/lml2016_programme_detaille

(2) RICA : Réseau d’information comptable agricole