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Focus Cluster West : un acteur « hors cadre »

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Dans une ambiance pour le moins morose en Europe, Cluster West (pour Well Eating Sustainable Territories) va de l’avant. Parmi les nombreux clusters, pôles de compétitivité, associations régionales et autres structures d’accompagnement des entreprises agroalimentaires, il fait figure d’original. Comme tous les clusters, il travaille pour faire émerger des projets collaboratifs innovants et qui visent l’international. Mais, et c’est moins fréquent, le Cluster West adopte une démarche très transverse qui associe agriculteurs, industriels et chercheurs, pour travailler tant sur les problématiques de l’agriculture que de l’industrie de transformation ou encore de l’énergie. Le tout avec un mot d’ordre : le bien-manger durable.

Il y a plusieurs façons de présenter le Cluster West : la philosophie de la structure et son histoire, les services qu’elle propose, les membres et l’équipe qui l’animent, les projets qu’elle accompagne sont autant de portes d’entrée pour comprendre une démarche tout-à-fait originale dans le monde de l’accompagnement des entreprises, en l’occurrence dans le secteur agroalimentaire au sens large. Depuis ses premiers pas, fin 2004, Cluster West est devenu un véritable support de veille, d’innovation et de lobbying dans ces domaines au service des entreprises du grand Ouest (1).
Au départ, une soixantaine d’industriels et d’agriculteurs, menés par Jean-Yves Delaune, entrepreneur et « metteur en réseau » professionnel, décident de répondre à l’appel à projets sur les pôles de compétitivité.
« Les fondateurs du cluster ont identifié deux enjeux, rappelle Andy Chauveau, directeur exécutif. Comment nourrir toute la population de la planète ? Et comment le faire en optimisant les ressources ? En parallèle, ils ont fait le constat que le grand Ouest (1) n’exploitait pas suffisamment ses forces. Il s’agit d’un bassin unique en Europe. Toutes les productions y sont représentées avec les produits de la mer, de la terre, le lait et la viande, de la production primaire à la transformation. Cette diversité, et l’importance de cette production, font du grand Ouest un bassin exceptionnel, insuffisamment représenté à l’étranger compte tenu du poids qu’il représente. » Dès lors, toute la démarche de West a été de savoir comment réunir les compétences pour répondre au marché, notamment à l’international.
West dépose un dossier de candidature à l’appel d’offres pour les pôles de compétitivité (contenant 19 projets coopératifs, associant universitaires et scientifiques) mais n’est pas retenu, la « faute » sans doute à un projet transversal alors que c’est justement ce qui fait tout l’intérêt de la démarche.
Les porteurs du projet West décident de continuer quand même et créent une SAS en 2006. Une cinquantaine d’actionnaires apportent un capital initial de 60 000 euros.
Le fait de ne pas être labellisé pôle de compétitivité laisse West sans moyens financiers, mais c’est peut-être aussi finalement une chance. La démarche West pourra se développer hors de tout cadre imposé. Depuis, le cluster a été labellisé grappe d’entreprises.

Une priorité : faciliter l’émergence de projets collaboratifs et les accompagner

Les projets qui ont émergé au sein du Cluster West sont très divers. Voici à titre d’exemple le détail de trois projets impliquant des structures aux tailles et aux problématiques très variées.

– Réagir plus vite en cas de crise sanitaire
Né à l’initiative de Glon et d’Arrivé, ce projet part du constat que toutes les informations concernant la traçabilité existent, mais qu’elles ne sont pas reliées entre elles. Glon qui a développé un système en interne constate qu’il ne sert pas à la filière et décide de travailler à son implémentation avec Arrivé. Suit le rachat par LDC, et la reprise du projet, grâce au travail du cluster, par Charal. « La technologie existait, elle était transposable à d’autres filières que la volaille », explique Andy Chauveau avant de revenir sur le dernier gros scandale alimentaire en date : « Dans le scandale de la graine germée, on a perdu du temps, on a détruit des quantités énormes de stocks, et tout cela a été catastrophique pour l’image de la filière. Avec une organisation adaptée de l’information, on aurait pu aller beaucoup plus vite. »
– Le procédé de séchage DIC
Abcar DIC développe un procédé de séchage qui permet de valoriser le produit en le texturant, en le décontaminant et en travaillant sur son aspect. Problème, ce sont des chercheurs qui sont à l’origine du projet et la vente, ce n’est pas vraiment leur compétence. Cluster West a aidé l’entreprise à « marketer » l’innovation. « Des produits qui se conservent plus longtemps, c’est la possibilité de stocker, de jouer sur les cours, de développer des activités de transformation… », explique Andy Chauveau. Abcar DIC a embauché une personne pour le développement commercial, qui profite largement du réseau du cluster à l’international.
– La valorisation des graisses animales
Repris fin 2004 par Joël Tingaud (actuellement président du Cluster West), l’Atelier de l’Argoat, spécialiste de l’andouille, est dans une situation critique. Le dirigeant cible très vite la question des déchets comme un enjeu crucial pour l’entreprise. « Début 2005, j’ai vu un article sur Cluster West dans Ouest France. Je suis entré en contact avec eux et j’ai participé à leur groupe de travail sur la valorisation de la biomasse et trouvé des compétences,  pour lancer le développement du projet. Il a fallu ensuite mener une bataille administrative pour avoir la possibilité de brûler des graisses animales issues de notre production. Puis convaincre notre fournisseur de développer un brûleur mixte. Début 2009, l’installation a commencé à fonctionner », raconte Joël Tingaud. A l’époque, l’entreprise réalise 4,2 M EUR de CA (5 M aujourd’hui). Joël Tingaud chiffre à environ 80 000 euros les économies annuelles réalisées notamment sur l’équarissage, l’énergie. « Pour une PME comme la nôtre, c’est très conséquent, rappelle-t-il. Et le système que nous avons mis en place a aussi contribué à améliorer les conditions de travail et la sécurité à l’atelier ». Depuis, de nombreux acteurs ont manifesté leur intérêt pour ce système. Dernier en date, un cluster irlandais reçu la semaine dernière, intéressé par une déclinaison pour valoriser les graisses de poisson.

Une forte implication à l’international
« Nous avons identifié une zone que nous appelons la West Belt et qui correspond globalement à la zone intertropicale. Elle compte 4,5 Mds de personnes dont
1 Md souffre de malnutrition ou de sous nutrition. Et sur les 3,5 Mds restants, beaucoup mangent mal avec des risques de maladies chroniques »
, souligne Andy Chauveau. Dans ces zones caractérisées, souvent, par une grande biodiversité, beaucoup de biomasse et des économies émergentes, Cluster West établit des ponts et des contacts. « Nous avons désormais des relais établis au Mexique, en Chine et au Maroc. Nous collaborons avec eux sur le savoir-faire et la valorisation des ressources, toujours dans une optique de “bien-manger durable”, explique Andy Chauveau. Ce sont aussi des relais pour nos membres, qui ont déjà gagné un certain nombre de contrats ainsi. »

Le coup de pouce de la labellisation grappe d’entreprises
Cluster West réunit aujourd’hui environ 700 membres (2), représentant 190 personnes morales, auprès desquels il joue un rôle d’incubateur. « Pour avoir un projet, il faut avoir des hommes et des idées. Alors nous les réunissons et nous animons ces réunions pour faire émerger des idées que l’on essaye d’accompagner pour qu’elles se transforment en projet », explique Andy Chauveau.
Concrètement, Cluster West emploie aujourd’hui six personnes qui parlent 11 langues. La plupart des membres de l’équipe a commencé en stage. Leur embauche a notamment été permise par les fonds reçus dans le cadre de la labellisation « grappe d’entreprises », qui a donné un vrai coup de pouce au projet. Parce qu’elle est assortie d’une subvention. Mais aussi parce qu’elle donne au cluster un précieux sésame étatique, dans les faits presque indispensable pour obtenir certaines aides et pour travailler en réseau avec d’autres clusters établis comme le sont, par exemple, les pôles de compétitivité. Une liste de projets communs potentiels est ainsi en cours d’étude avec Valorial.

Une offre de service qui se structure
En 2010, le chiffre d’affaires de Cluster West a atteint 500 000 euros en comptabilisant le temps passé par les membres, 60 000 euros en termes comptables. « Le label grappe d’entreprises nous permet de bénéficier d’un financement dégressif sur trois ans, explique Andy Chauveau. Fin 2013, il faudra que nous soyons autonomes financièrement. Nous tablons à ce moment là, sur 520 000 euros de recettes et toujours six personnes pour animer le cluster. »
Les revenus de Cluster West proviennent, depuis le début, de l’abonnement des membres à une lettre d’information hebdomadaire. Devenu organisme de formation, le Cluster peut désormais délivrer des prestations dans ce domaine (formation ou ingénierie). Autre source de revenu, le service de veille et les études de marché. Enfin, il organise des missions de prospection à l’international, accueille des délégations étrangères, et se rémunère sur les affaires qu’il apporte ainsi. Pas de volonté en revanche de multiplier les adhésions pour gonfler les revenus. « Nous voulons dépasser 200 membres, bien sûr, mais l’objectif pour nous, c’est surtout d’avoir des membres actifs, qui s’engagent dans la démarche du cluster et qui ne se contentent pas de consommer des services, explique Andy Chauveau. Comme tout le monde n’a pas les mêmes disponibilités et les mêmes possibilités, nous étudions actuellement la possibilité d’abonnement à des packages de services plus ou moins approfondis ». D’ici à fin 2013, le cluster vise la répartition suivante pour ses revenus : 40 % pour les projets (un cœur de métier pas toujours très lucratif), 30 % pour la formation et la veille, 30 % pour les études, le conseil et l’interprétariat.
Outre l’originalité de la démarche, la qualité des projets engagés, et les résultats économiques déjà obtenus par certaines entreprises membres, Cluster West détonne aussi, nous avons pu le constater à l’AG du mois de juin à laquelle Agra alimentation avait été invité, par l’enthousiasme de ses membres. Loin des discours convenus que l’on peut entendre dans certains cocktails, il y a chez West une vraie énergie, une vraie volonté d’avancer efficacement, et de vraies valeurs mâtinées de pragmatisme.

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(1) Basse-Normandie, Bretagne, Pays de la Loire, Poitou Charente. Mais le cluster n’est pas exclusif, il compte par exemple un membre alsacien.

(2) Membres : acteurs du monde économique pour 70 %, recherche et formation pour 15 %, agriculteurs, particuliers et autres statuts pour 15 %