Présentée le 24 août par la Fédération nationale bovine, en présence de Xavier Beulin, la démarche « Cœur de gamme » fait partie d’une « stratégie » syndicale. Elle a pour objectif de revaloriser la viande issue du troupeau allaitant avec une meilleure rémunération pour l’éleveur, dans un contexte de crise à peine voilée. Pour autant, tout n’est pas si clair qu’il y paraît et certains écueils transparaissent.
C’est bien le terme de « stratégie » qu’a utilisé Jean-Pierre Fleury, président de la Fédération nationale bovine, le 8 septembre à l’assemblée générale d’Elvea France, association des organisations de producteurs (OP) non commerciales, pour aborder la question des négociations avec les distributeurs de ces derniers jours. « Vous ne faites pas bouger un groupe comme Carrefour sans une stratégie ! », s’exclame-t-il par ailleurs. Et la stratégie de la Fédération nationale bovine, c’est bien « la démarche “Cœur de gamme” ». Son objectif est de revaloriser les prix d’achat des races de vaches allaitantes comme la charolaise, dont la viande n’est pas mise en avant dans les rayons des distributeurs. Philippe Chotteau, chef du département Économie à l’Institut de l’élevage (Idele), rappelle à ce sujet l’étude de « Où va le bœuf », qui montre clairement que le « cœur de gamme » des rayons viandes des distributeurs est laissé à l’abandon par le consommateur. « Pas de segmentation, pas d’enchantement », entend-on régulièrement chez les différents acteurs de la filière viande. De plus, avec la crise laitière et l’aide financière de Bruxelles pour réduire la production, un afflux de vaches laitières de réforme sur le marché est déjà en marche (voir article précédent). À la clef, une baisse inéluctable du prix de la viande. Ce phénomène, prévisible et qui devrait prendre de l’ampleur dans les six mois à venir, est à l’origine des actions de la FNB. « Je suis très soucieux de ce qui va se passer dans les prochains mois, souligne Jean-Pierre Fleury. Le sujet lait va devenir un sujet viande à Bruxelles. » Il évoque même « une profession qui est face au mur ».
La démarche « Cœur de gamme »
Aussi fin août, après plusieurs mois de travail, la FNB présente la démarche « Cœur de gamme » (voir Agra Presse n°3558-59). Pour les éleveurs, celle-ci « vise à opérer une déconnexion de la logique des cotations hebdomadaires pour garantir une rémunération du produit sur la base de spécifications techniques déterminées répondant à une demande de marché identifiée », explique la note technique donnée par le syndicat. Il s’agit, selon Pierre Poullain, directeur adjoint de la FNB, de passer « d’une logique de flux poussée (par l’offre, NDLR) à une logique de flux tirée » par la demande avec un prix assurant « la rémunération des éleveurs sur la base de l’intégration des coûts de production et de la rémunération de leur travail ». Système U signait déjà le 1er juin « un engagement pour la création d’un cœur de gamme de races allaitantes ». Dans le cahier des charges, Système U s’engageait « à mettre en place un cœur de gamme de race allaitante dans les magasins, qui représente, en part de marché, 50 % minimum du rayon boucherie », à s’approvisionner chez des éleveurs engagés dans la charte des bonnes pratiques d’élevage, à appliquer le logo viande bovine de France et « à utiliser l’identifiant de ce cœur de gamme », « à respecter un délai de maturation de la viande qu’Interbev définira » ainsi qu’à « assurer une valorisation du produit permettant de couvrir les coûts de production en élevage et à assurer une juste rémunération ». Un cahier des charges sur l’âge, le poids et la conformation de la carcasse ainsi que l’état d’engraissement de l’animal vendu a été également défini.
Système U puis Carrefour, Leclerc, Auchan, Intermarché…
Carrefour signera le 9 septembre, après quelques jours d’actions syndicales (voir Agra Presse n° 3560), le même type d’engagement. Le jeudi 8 septembre, Jean-Pierre Fleury alertait les distributeurs : « J’ai donné jusqu’à lundi pour que mon téléphone sonne ». Le jour de l’annonce de la signature de l’engagement par Carrefour, le groupement Agromousquetaires dont fait partie Intermarché réagit par voie de presse et annonce : « Dans le cadre de la crise que traverse actuellement le secteur bovin, le Groupement renforce, comme il l’a toujours fait, son engagement auprès des éleveurs et valide bien évidemment la démarche Cœur de gamme ». Mais la FNB rétorque, aussi par communiqué : « Un accord clair sur les conditions de retour de la valeur aux éleveurs (traçabilité inverse) est indispensable. Intermarché doit également déterminer les modalités de construction du prix qui doivent prendre en compte les coûts de production ». De son côté Auchan s’empresse d’annoncer, aussi le 9 septembre, une rencontre six jours plus tard avec le syndicat pour entamer les discussions, qui ne donneront rien officiellement. Quant au groupe Leclerc, les négociations allaient déjà bon train le 8 septembre. D’ailleurs, le 13 septembre, « Michel-Edouard Leclerc et Le Galec, Groupement des magasins sous l’enseigne E. Leclerc » signaient l’engagement, ce que s’empresse de communiquer la FNB.
Un rôle des OP non négligeable
Les distributeurs semblent donc plier les uns après les autres. Reste cependant plusieurs questions en suspens : comment définir le coût de production à la base du prix dans cet engagement « Cœur de gamme » ? Si tous les distributeurs s’engagent, n’y a-t-il pas entente sur les prix ? Pourquoi la FNB s’est-elle attaquée à Carrefour en premier avec ses actions syndicales ? Et pourquoi peut-on lire dans un communiqué de presse de la FNB, en date du 1er septembre : « le comportement de nos organisations de producteurs sera capital dans les prochains jours » ? Sur le terrain, certains techniciens s’interrogent au vu des annonces syndicales, car la diversité des exploitations de vaches allaitantes implique que le calcul d’un coût de production reste une gageure. « Il s’agira d’un repère non contestable », affirme pourtant Jean-Pierre Fleury le 12 septembre, évoquant soit l’indice Ipampa soit l’utilisation du logiciel Couprod, tous les deux établis par l’Idele. « Nous avons une réunion technique sur le sujet cette semaine », souligne-t-il. Pas de souci donc de ce côté-là, selon lui. Philippe Auger, président d’Elvea France, annonce un système « imparable », même s’il reconnaît ne pas savoir comment se base le calcul de ce coût de production. Cependant, il avoue le possible risque d’entente sur les prix « mais on va bien trouver une pirouette ! ». Et la pirouette se situe bien avec les organisations de producteurs. En effet, ces dernières ont déjà établi des filières spécifiques, avec des cahiers des charges adéquats, avec certains distributeurs comme Carrefour (Filière qualité Carrefour). Les éleveurs intégrant ces filières touchent une plus-value de l’ordre de 0,10 à 0,30 €/kg en plus du prix basé sur les cotations. Il est fort probable que la filière Cœur de gamme utilise le même principe de fixation des prix.
Des filières qualités déjà en place
De plus, Intermarché ou Leclerc, possédant des abattoirs en propre, ont déjà mis en place des filières qualités. La démarche Cœur de gamme vient par certains côtés « concurrencer » ces filières, d’où des « visions en interne avec des tendances qui s’affrontent », analyse un des acteurs, et d’où également l’alerte de la FNB dans son communiqué. Pierre Poullain, directeur adjoint de la FNB, reconnaît que Carrefour était un distributeur à viser en priorité car il est un des leaders de la distribution. « Il a un modèle très accroché sur la plus-value filière qualité Carrefour », note-t-il. Les filières qualités sont effectivement une manière de se différencier entre distributeurs. « Notre force, c’est d’arriver à obtenir une masse critique pour influencer les industriels et avec Système U et Carrefour, on y arrive ! Tout en leur garantissant une différenciation pour leurs produits », explique Jean-Pierre Fleury. Le 14 septembre, Philippe Auger annonçait qu’Elvea France rejoignait la démarche Cœur de gamme, mais « chaque OP sera libre d’y participer ou non ». Une semaine auparavant, lors de l’assemblée générale de son organisation, il avait précisé que « le maintien et le renforcement de nos filières qualités, qui sont le cœur même de la raison d’être de nos OP » étaient l’un des grands thèmes « à travailler, renforcer et amplifier » à l’avenir. « Le cœur de gamme, à notre sens, fait partie de ces filières mais pour le mettre en œuvre nous le ferons suivant notre méthode », avait-il ajouté.
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Un prix acquis mais un engagement incomplet
La question du logo « Cœur de gamme » reste encore en suspens. Pour Philippe Auger, « les distributeurs trouveront bien un moyen de faire de la communication ». La FNB demande, elle, clairement, un soutien financier au ministre avec les restants de l’enveloppe donnée par Bruxelles le 18 juillet pour réduire la production laitière. Reste aussi en l'état la question du niveau de maturation de la viande, un détail non anodin puisqu’il va définir la tendreté de la viande et donc l’acte d’achat du consommateur. Marc Pagès, directeur d’Interbev, parle d’« un travail en cours ». D’après lui, « c’est dans les tuyaux pour cet automne ». Il admet cependant « la difficulté de la prise de décision à l’unanimité des collèges de l’interprofession » et doute sur le calendrier : « Peut-être plutôt au printemps… ». Au vu de ces éléments, comme l’analyse Philippe Auger, « il y a encore beaucoup de travail et de concertation à avoir ». À la sortie de toute cette agitation au sein de la filière viande bovine, c’est pourtant bien une hausse des prix de 0,80 € à 1 € le kilo carcasse, soit un prix moyen de 4,50 €/kg C, qui attend les éleveurs dont les produits répondront à la démarche « Cœur de gamme ». C’est effectivement le tarif annoncé par la FNB, à la sortie de l’engagement signé par Carrefour. De fait, les OP, dont la plus-value n’avait pas augmenté depuis plusieurs années, selon Philippe Auger, en profitent également. Il alerte cependant : « Il faudra prévenir l’éleveur en amont si son animal est “cœur de gammable” ou pas. Parfois, il peut l’être et pour des raisons techniques, être déclassé. Cela serait dramatique que le choix de l’animal se fasse à l’abattoir. Cela décrédibiliserait la démarche ». Cette dernière est une vision de long terme mais suffira-t-elle à passer le cap de la crise annoncée pour les six prochains mois ?
France Viande Export manque de dynamisme collectif selon Stéphane Le Foll
« La plateforme à l’export (France Viande Export, NDLR) existe mais ce n’est pas le ministre qui peut la faire vivre », s’est exclamé Stéphane Le Foll, le 7 septembre lors d’une conférence de presse. Son « constat » est qu’« il n’y a pas vraiment de dynamique collective ». Et de continuer : « Chacun pense qu’il est d’abord son propre exportateur. On loupe toujours des marchés ! ». France Viande Export a été lancée le 12 octobre 2015. Germain Milet, chef de projet conjoncture viande bovine à l’Institut de l’élevage, rapporte le 12 septembre qu’une entreprise française a remporté récemment un appel d’offres turc mais qu’elle va chercher ses animaux ailleurs (Irlande…). « L’export ? On n’a pas de solution là-dessus ou alors il faut changer la fiscalité française pour redonner de la compétitivité à nos entreprises, analyse Marc Pagès, directeur d’Interbev. On a du mal à trouver des marchés. Pour le jeune bovin, il faut des animaux de moins de 30 mois et on ne peut affronter les prix bas d’autres pays. Pour le broutard, les marchés sont très aléatoires. De plus, on doit gérer des volumes de vaches laitières qu’aucun autre pays ne gère. On a mis à égalité nos viandes alors que l’éleveur laitier vit de deux produits et que l’éleveur allaitant de seulement un seul ». Pierre Poullain, directeur adjoint de la Fédération nationale bovine est plus direct, faisant référence au président de France Viande Export, issu du groupe Bigard : « On ne place pas des gens qui n’ont pas envie de faire de l’export à la tête de France Viande Export ».
Lutter contre la déception du consommateur, une « clef » pour relancer la consommation de viande bovine
Pour Marc Pagès, directeur d’Interbev, « la clef miraculeuse » qui pourrait relancer la filière viande est bien dans « la notion de qualité des viandes ». C’est ce que souhaite faire la démarche « Cœur de gamme », lancée par la Fédération nationale bovine (FNB), fin août. Elle part du constat que « le produit viande, est souvent déceptif (variabilité de la qualité de la viande) et peine à répondre au besoin de réassurance des consommateurs, notamment en matière de bonnes pratiques d’élevages », comme l’indique une note technique de la FNB. De plus, « la commercialisation de la viande bovine en GMS (54 % du marché de la vache allaitante) est caractérisée par une forte indifférenciation des produits (absence de distinction laitier/allaitant, pas de mise en valeur des races, des territoires, ni des modes d’élevages) ». Pour Philippe Chotteau, chef du département Économie à l’Institut de l’élevage (Idele), « sachant que le consommateur doute de tout, il faut le rassurer et vraiment donner des assurances qualités, tendreté. En cela le cahier des charges de la démarche “Cœur de gamme” est important ». Mais, préviennent plusieurs acteurs, il faut que tout le monde joue le jeu et ainsi ne pas mettre en rayon, une viande issue d’un bovin abattu la veille !
Cœur de gamme : « Pas de problème avec les races laitières » pour Pierre Poullain (FNB)
La démarche « Cœur de gamme », lancée par la Fédération nationale bovine, pourrait bien s’appliquer aussi aux races de vache laitière. « Nous n’avons pas de problème avec ça. Pourquoi effectivement ne pas mieux valoriser une montbéliarde, race liée à un territoire, plutôt qu’une prim’holstein ? », soulignait Pierre Poullain, directeur adjoint à la Fédération nationale bovine, le 12 septembre. Pas de problème tant que le prix de la viande issue de la vache montbéliarde reste inférieur à celui de la vache allaitante, selon lui. Quelques jours plus tôt, le 7 septembre, André Bonnard, vice-président de la Fédération nationale des producteurs de lait, avait fait part de la remarquable mise en valeur en Belgique de la vache laitière : « La vache laitière est développement durable car elle fait du lait et maintenant de la viande ! Double respect ! ». Il imagine effectivement un axe de travail sur une meilleure valorisation de la viande de vache laitière en France. « J’ai appris que la consommation de burger était passée devant celle de la pizza dans le monde », a-t-il fait remarquer avec étonnement et intérêt.