Alors que le 3 juin s’ouvrait à Rome le sommet de la FAO sur l’envolée des prix agricoles et les crises alimentaires, au même moment, à Paris, l’Inra et le Cirad tenaient un colloque sur les priorités de la recherche agronomique pour nourrir 9 milliards d’individus en 2050. Le transfert de connaissances, mais surtout l’adaptation des technologies aux contextes locaux ont été soulignés par les scientifiques comme des éléments clefs pour permettre aux pays du sud d’accéder à la sécurité alimentaire dans les prochaines décennies.
Compte tenu de la croissance des besoins mondiaux, la planète doit aujourd’hui produire plus. Si une partie de la réponse tient dans l’augmentation des moyens financiers réservés à l’agriculture dans les pays en développement, d’autres éléments, moins évidents, sont à trouver du côté de la recherche et de la diffusion de la connaissance scientifique. « C’est pourquoi la recherche agronomique ne doit pas se cantonner à la seule agriculture, mais également tenir compte des acteurs économiques et sociaux pour sécuriser les filières, d’autant plus que le réchauffement climatique va entraîner une instabilité des cours des matières premières », a estimé Gérard Matheron, directeur général du Cirad, le 3 juin, dans le cadre d’un colloque organisé par son organisme et l’Inra sur les nouvelles priorités de la recherche agronomique face aux défis agricoles et alimentaires mondiaux. « L’innovation est l’application sur le terrain d’une découverte scientifique ou technique », ont rappelé les organisateurs de l’événement. « Un modèle ne peut pas s’appliquer partout de la même manière, il faut s’adapter aux besoins locaux », a précisé le docteur Suresh Gokhale, directeur de recherche au BAIF (une fondation de recherche et de développement agricole en Inde) ; « de plus, nous avons observé que l’innovation fonctionne d’autant mieux que la communauté est impliquée dès le début dans la démarche ».
Des solutions locales pour une production durable
Président du Millenium Institute et co-président de l’IAASTD Evaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement qui a publié un rapport sur l’état de l’agriculture dans le monde validé par l’Unesco mi-avril, Hans Herren a longtemps travaillé sur l’utilisation de méthodes écologiques et productives avec des paysans kenyans et ougandais. Il a expliqué la méthode de lutte mise au point en Afrique de l’Est pour lutter contre deux parasites du maïs : le bostryche, un coléoptère, et la striga, une mauvaise herbe. Le bostryche occasionne des pertes de revenus pour les producteurs de 15 à 40 %, tandis que la striga est à l’origine d’une baisse de rendement en maïs d’en moyenne 10 à 20 %. Les observations de terrain et l’expérimentation ont permis de voir que certains bostryches préfèrent au maïs une herbe d’origine africaine qui limite à 20 % les chances de survie des larves contre 70 % en maïs. Autre constat : cultiver une herbe fourragère appelé Melinis dans une parcelle de maïs attire des espèces favorables à la céréale ainsi que certains parasites des bostryches. Dernière découverte : une plante fourragère appelée desmodium perturbe la germination et donc le cycle de développement de la striga.
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Construire un système intégrant plusieurs domaines de connaissances
Les scientifiques se sont donc servi de ces résultats pour mettre en place en 2002 un système de culture dit « push and pull », qui attire les auxiliaires du maïs et repousse ses parasites. « Cette stratégie a permis de réduire naturellement le nombre de parasites tout en améliorant la productivité des parcelles puisque les agriculteurs font en plus pousser des fourrages », a indiqué Hans Herren. Une façon de rendre les fermes plus durables. « Les fermiers ont appris très vite,a ajouté le spécialiste. Même si ce n’est pas aussi facile que de rajouter des fertilisants ». C’est grâce à l’intégration de plusieurs domaines de connaissances, agronomie, entomologie voire biologie des populations, que le système « push and pull » a pu être mis au point. C’est une forme de lutte intégrée. Pour Bernard Chevassus-au-Louis, à l’Inra, l’intégration des connaissances est l’une des missions de la recherche moderne. Car plusieurs échelles d’études sont nécessaires pour décrire toutes les facettes d’un phénomène. Directeur adjoint du Cirad, Renaud Lancelot a présenté les éléments nécessaires à la lutte contre une maladie émergente à transmission vectorielle comme la fièvre catarrhale. « Il est nécessaire de comprendre très finement la biologie et l’écologie du vecteur pour comprendre les mécanismes en cause,a-t-il signalé. Et il est indispensable d’utiliser des outils pour prévoir, surveiller et contrôler les crises ». Un grand projet, Eden, est en cours pour identifier les écosystèmes à risques en Europe. Il réunit 24 pays de l’Union européenne, du Moyen-Orient et de l’Afrique, 49 partenaires et 80 équipes de chercheurs. Ce qui oblige à « mettre en place des transversalités entre des disciplines qui n’ont pas forcément grande habitude de communication », a constaté Renaud Lancelot. Le pari n’a rien de simple.