L’agriculture hissée au rang de sujet de société, un ministère littéralement « sauvé » alors que sa disparition était annoncée, des productions qui retrouvent un soutien politique, une dimension environnementale introduite dans l’agriculture… voilà les différentes facettes de ce qui restera de l’action de Michel Barnier en tant que ministre de l’Agriculture. À la veille de son départ pour une courte mais difficile campagne électorale européenne, il présentait, au conseil des ministres du 22 avril, son plan « Objectif Terres 2020 » pour l’agriculture durable. Une manière de présenter la synthèse d’une action plutôt appréciée de la plupart des acteurs professionnels de l’agriculture. Tous s’interrogent aujourd’hui sur l’identité de son successeur : l’afflux de candidats paraît comme un coup de chapeau à une action politique qui n’a pourtant pas toujours été un long fleuve tranquille.
Dans l’antichambre du bureau de Michel Barnier, hôtel de Villeroy à Paris, les portraits des anciens ministres de l’Agriculture ont disparu. Ils sont relégués en étage, laissant place à de superbes photos d’agriculture écologique et bucolique. Est-ce pour signifier qu’aucun titulaire de ce portefeuille ne compte avant son arrivée rue de Varenne ? Non, sans doute pas, Michel Barnier n’est pas vaniteux. Mais plutôt pour indiquer au visiteur qu’une page est tournée. Voici le temps de l’agriculture durable, imprégnée de valeurs environnementales, de soutien à des productions se justifiant autant pour leur vertu territoriale (l’élevage ovin ou bovin herbager, le maraîchage créateur d’emploi et de circuit court de commercialisation…) que pour leur puissance économique à l’exportation. Ce qui aurait été impensable avant le 19 juin 2007, date de nomination de Michel Barnier comme ministre de l’Agriculture, semble devenu tout naturel : l’objectif de réduire de 50 % la quantité de pesticides en agriculture ; le prélèvement sur des aides céréalières pour financer des éleveurs de moutons ; l’interdiction de cultiver des OGM en France ; l’application des règles européennes pour réduire les nitrates en Bretagne, etc.
Cote de popularité
Toutes ces mesures, et bien d’autres encore, auraient provoqué naguère les plus vives protestations du syndicalisme agricole majoritaire : trop pour les autres, pas assez pour les uns. Et pourtant, Michel Barnier partira avec une cote de popularité qui, à quelques exceptions et remarques près, semble faire l’unanimité. « Michel Barnier a parfaitement endossé ce costume de ministre de l’Agriculture », constate Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA. « Il a fait prendre conscience aux Français que l’agriculture et l’alimentation ont besoin d’une politique et que cette politique doit être européenne », poursuit le n° 1 de la FNSEA. Un avis partagé par bien des professionnels, des syndicats minoritaires ou majoritaires. Même les salariés, plutôt critiques en général, lui décernent un quasi-satisfecit : « Il a eu une bonne écoute,explique Bruno Valade, secrétaire national à l’action revendicative de la FGA-CFDT, il a même adopté une de nos propositions comme la mise en place de comités régionaux de suivi de la crise dans l’agroalimentaire. » Des critiques, il y en a, plus sur le tempérament que sur ses orientations : « Il n’a pas évité le saupoudrage », regrette William Villeneuve, président des Jeunes agriculteurs, tout en constatant qu’il « a défendu la politique d’installation et la place des JA dans ce dispositif ». Présidente des producteurs de légumes, Angélique Delahaye lui est reconnaissante d’avoir soutenu la place du maraîchage dans la Pac et la modernisation du métier, tout en regrettant que l’action se soit arrêtée parfois à des considérations « politiciennes ». En tout cas, elle ne lui en veut pas d’avoir lancé le plan de réduction des phytosanitaires, qui n’est pas sans poser des problèmes à des « petites » productions : « Cela nous a botté les fesses,dit-elle. Et puis, on aurait dû anticiper ! ».
Manque de combativité
Autre regret, Michel Barnier a peut-être manqué de combativité, selon le mot de Jean-Michel Lemétayer, notamment dans les affaires européennes. Et de citer le cas des quotas laitiers pour lesquels le ministre a affirmé, le 22 avril encore, « qu’ils pourraient perdurer sous une forme différente » mais pour lesquels il n’a pas réussi à endiguer la volonté destructrice de Mariann Fischer Boel. Autre symbole d’échec souligné vis-à-vis de l’Europe, la tentative de jeter les bases d’une Pac forte pour l’après 2013, fin 2008 à Annecy. Ce qui devait devenir une position de l’UE n’est restée qu’une position de la présidence française. Ce sera peut-être l’échec principal de Michel Barnier ou en tout cas le plus handicapant pour l’avenir ; autre difficulté, le mémorandum sur les interprofessions, dossier difficile sur des institutions clefs de l’agriculture française, que l’UE n’a reconnu qu’en considérant qu’elles étaient financées par de l’argent public, donc avec des règles de gestion publique.
Dimension écologique
De fait, le parcours de Michel Barnier n’a pas été un long fleuve tranquille. Arrivé au ministère de l’Agriculture un peu par surprise, après la promotion de Christine Lagarde à l’Economie et aux Finances, cet ancien commissaire européen, ministre des Affaires étrangères et de l’Environnement paraît plutôt surdimensionné. Eu égard en tout cas, à l’importance qu’accorde le nouveau président de la République au domaine agricole. Comme tous les autres, il reçoit sa feuille de route, Nicolas Sarkozy écrivant sur un ton de patron d’entreprise s’adressant à ses cadres. Mais Michel Barnier sans complexe, commence à tracer son sillon, imprégnant ses premiers discours d’une forte dimension écologique. Ses actes, aussi : il s’investit, courant 2007, fortement dans le Grenelle de l’environnement et convainc les organisations agricoles d’y avoir une position constructive. C’est une chance, pour le monde agricole, de montrer à la société que l’agriculture joue aussi la carte écologique.
Michel Barnier va même jusqu’à lancer « qu’en matière d’écologie il faut d’abord interroger ceux qui sont en prise directe avec la nature, les paysans eux-mêmes ». Tous les syndicalistes, majoritaires ou non, ont compris alors qu’il y avait une occasion à saisir pour communiquer avec la société. Dans la foulée, Michel Barnier traduit le Grenelle en quatre plans qui étaient déjà plus ou moins préparés : le plan écophyto de réduction des pesticides ; le plan de relance du bio ; le programme de certification à haute valeur environnementale qui va se combiner à l’agriculture raisonnée ; le plan de performance énergétique des exploitations, préparé par l’ancien président des JA Bernard Layre. Le moment s’y prêtait et « il a eu la chance d’être l’homme arrivant au bon endroit au bon moment », explique Christiane Lambert vice-présidente de la FNSEA.
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Les OGM gérés par Borloo
Tout n’est pas si simple, pour autant. Au second semestre 2007, c’est le dossier OGM qui éclate à nouveau avec une position à prendre, pour la France, quant au seul OGM cultivé, le maïs Mon 810. Michel Barnier se voit griller la politesse par son confrère Jean-Louis Borloo et sa secrétaire d’État Nathalie Kosciusko-Morizet. Le dossier OGM lui échappe, l’interdiction du maïs Mon 810 est décidée dans des conditions que les observateurs sentent bien qu’il n’aurait pas approuvé. Mais Michel Barnier connaît son poids politique face à Jean-Louis Borloo et se tient coi. Il en paie même tout le prix lors d’un congrès d’Orama en septembre 2007, hué par les congressistes et dont il admettra, le 22 avril 2009, qu’il s’agit sans doute de son plus mauvais souvenir de ministre. On le dit, à l’époque, sur le départ, fragilisé dans une fonction dont il ne maîtriserait pas toutes les dimensions.
Mais ce n’est qu’un passage à vide. Car deux enjeux très forts se présentent pour lui : la présidence française de l’Union européenne et la négociation du bilan de santé de la Pac. Sans oublier la RGPP (révision générale des politiques publiques). Sur la RGPP, il conduit une réforme du ministère de l’Agriculture, moins simple qu’il n’y paraît mais « plus loin que dans bien d’autres ministères » dit un de ses collègues ministre. Les offices sont fusionnés au sein de FranceAgriMer, l’AUP et le Cnasea sont rassemblés au sein de l’Agence centrale de Service et de paiement (ASP) et, surtout, les organismes territoriaux sont fusionnés et rassemblés avec les services de l’équipement sous l’égide des préfets. En ce qui concerne l’UE, la réforme de l’OCM vin, après celle des fruits et légumes (qui accèdent à des DPU pour les productions de plein champs ce dont lui seront reconnaissants les professionnels) est conduite, non sans difficulté, mais avec des résultats somme toute acceptés.
Bilan de santé
En revanche, le bilan de santé, qui n’est autre qu’une mini-réforme de la Pac, est négocié avec un succès relatif. Michel Barnier fait en sorte d’obtenir une « boîte à outils » qui donnera à la France une belle marge de manœuvre pour formater à sa manière le volet national de la Pac. Michel Barnier utilise alors, manifestement sans déplaisir, toutes les capacités de décisions qui sont les siennes sur ce dossier. Aidé par un cabinet hyperactif, lui-même conduit un directeur de cabinet respecté par tous les syndicalistes, sous l’égide d’un président de la République qui semble lui laisser carte blanche, non gêné par d’autres ministres, Michel Barnier applique ses convictions : il veut réorienter les aides européennes vers des productions en difficulté alors même qu’elles semblent les plus vertueuses écologiquement (ovins, bovins extensifs) ; il veut ouvrir une ère où l’assurance privée comblera les brèches d’une politique de régulation que Bruxelles veut abandonner. Cela signifie retirer des soutiens à une agriculture à vocation économique, compétitive, exportatrice pour les réorienter vers d’autres.
Bataille avec les grandes cultures
La bataille est relancée avec les producteurs de grandes cultures. Ceux-ci regrettent qu’une agriculture d’entreprise se voie « sacrifiée ». Michel Barnier, lui, semble persuadé que cette agriculture peut se prendre en charge elle-même, avec des systèmes assuranciels et une bonne organisation de filière, sans oublier quelques millions d’euros supplémentaires d’aides, décidées in extremis par le président de la République. Et puis, il ne se résigne pas à laisser l’Europe abandonner la régulation. Il est aidé, aussi, par Jean-Michel Lemétayer qui avait affirmé qu’il « faut faire bouger les lignes », « ne plus s’accrocher aux références historiques ». Il n’empêche : Michel Barnier aura été à deux doigts de provoquer une vraie scission syndicale. On ne lui en voudra pas trop. Au congrès de la FNSEA, le ministre réussit bien à expliquer sa position, en dépit de manifestants d’Ile-de-France. Chacun, aujourd’hui, souligne un « réel courage » déployé par l’ancien commissaire européen sur ce dossier. Il en sera récompensé par une ovation sans précédent au congrès des producteurs d’ovins le 16 avril. De quoi laisser un bon souvenir au futur député et peut-être commissaire européen. On le dit intéressé par le commissariat au marché intérieur. Le monde agricole n’a pas fini de travailler avec lui…