Abonné

Conseil : les agriculteurs souhaitent qu’on les « aide à réfléchir »

- - 6 min

À l’image de l’évolution du monde agricole, le conseil envers les agriculteurs change. Ces derniers souhaitent être accompagnés dans leur réflexion plutôt que d’obtenir une réponse toute faite. Après le technique et l’économique, l’humain, longtemps oublié, prend une place de plus en plus importante dans le domaine du conseil.

Il s’agit « d’aider à réfléchir plutôt que d’apporter des solutions techniques », explique Roger Le Guen, sociologue, au sujet de la demande de conseils de la part des agriculteurs aujourd’hui. Lors de son intervention, le 7 avril à la dixième convention nationale des agroéquipements, il a donné les résultats d’une étude réalisée auprès d’une quarantaine d’éleveurs laitiers. « Beaucoup d’agriculteurs constatent que leurs techniciens ne sont pas plus compétents qu’eux », observe-t-il. « Nous ne sommes plus dans l’ère du conseiller sachant et dont le savoir descend vers l’éleveur. Le métier de conseiller évolue, à l’image de celui de l’éleveur » observe également Pierre-Emmanuel Belot, délégué régional Bourgogne, Franche-Comté à l’Institut de l’élevage (Idele).

Du coaching pour les entreprises agricoles

Lors de la journée Grand Angle Lait, organisée par l’Idele, le 12 avril, Pierre-Emmanuel Belot est revenu sur cette thématique du conseil : « Les outils ne font pas le conseil, ce sont bien les conseillers ». Il décrit la situation des agriculteurs actuellement : « Imaginez-vous dans une voiture sans rétroviseur, sans tableau de bord, sans levier de vitesse, avec un pare-brise opaque et on vous dit : allez-y, roulez ! » Il évoque la « panique », voire la « fatalité » ressentie par certains agriculteurs dans le contexte actuel. Avec l’augmentation du niveau d’étude des agriculteurs, l’agrandissement des structures, l’entrée dans les sociétés de personnes extérieures à l’univers agricole, la complexification de l’environnement et du fonctionnement de l’exploitation, l’arrivée d’internet, les agriculteurs souhaitent de plus en plus être accompagnés dans leur réflexion. Cette demande se traduit aussi au niveau de l’accompagnement humain au travers du coaching.

Technique, économique mais aussi humain

« On est accompagnés pour nos vaches, mais personne ne nous accompagne sur le plan humain »

« On est accompagnés pour nos vaches, mais personne ne nous accompagne sur le plan humain », rapporte Cécile Foissey, coach et médiatrice à la Chambre d’agriculture de Haute-Marne au sujet de la réaction des éleveurs. « Ce n’est facile pour personne de faire appel à un tiers », reconnaît-elle. Avec le développement des structures agricoles comme les GAEC, l’humain devient un enjeu crucial et pourtant souvent oublié dans le conseil. « Les problématiques de l’entreprise se retrouvent dans les exploitations agricoles », continue-t-elle. Elle a observé « des Gaec qui tournaient bien économiquement mais qui ont implosé humainement ». Yves Le Gay a publié en 2015 Vivre et travailler en équipe. Un Gaec sur le vif (1). Il y décrit toutes les problématiques du travailler ensemble sur le plan humain (arrivée d’un nouvel associé, savoir dire non, jeux psychologiques…).

Les agriculteurs, des patrons médiocres

Également médiateur, Yves Le Gay reconnaît que le risque de mésentente dans un Gaec est fréquent : « Un jour ou l’autre, les blessures familiales non résolues ressortent ». Pour lui, le coaching permet « un accompagnement » du chef d’exploitation « dans des moments clefs de l’entreprise comme l’arrivée d’un nouvel associé, l’embauche d’un salarié, l’ouverture du capital de l’entreprise ». « Il s’agit de mettre de la distance » avec la problématique. Pour l’heure, l’accompagnement se fait souvent en groupe via la formation. « Les agriculteurs sont des patrons médiocres. Soit ils cherchent à faire copain-copain avec leurs salariés, soit ils ne reconnaissent pas leurs compétences », estime Yves Le Guay. Le coaching a donc encore de beau jour devant lui.

(1) : « Vivre et travailler en équipe. Un Gaec sur le vif », Yves le Guay, Éditions La France Agricole

L’espace rural, source de conflits

« L’espace rural apparaît aujourd’hui comme une source de tensions et de conflits en raison de son caractère multifonctionnel », observe Lionel Bobot, professeur à NEGOCIA (Chambre de commerce et d’industrie de Paris) (1). « En effet, il sert de support à trois types d’activité qui induisent des usages concurrents : une fonction économique ou de production, une fonction résidentielle et récréative […], une fonction de conservation […] », écrit-il. De plus, la société évolue (salaire des femmes, divorce…) créant des conflits familiaux qui se répercutent sur la vie de l’entreprise. Et comme les anciens médiateurs qu’étaient le curé, le maire ou l’instituteur ont disparu, force est de trouver d’autres solutions : Association de médiation pour les groupes agricoles et ruraux, salariés de Gaec & Société, syndicalistes…

(1) : « Le développement de la médiation dans le monde agricole français », Lionel Bobot, Économie rurale, nov-dec 2006.

Médiation : « Quand est-ce que c’est trop tard ? »

« C’est trop tard quand les participants ont déjà décidé, quand on est brûlé au 3e degré et que cela fait mal au point que l’on n’arrive plus à aller vers celui qui nous a brûlé ! », estime Cécile Foissey, coach et médiatrice à la Chambre d’agriculture de Haute-Marne. Pour Yves Le Gay, auteur de : « Vivre et travailler en équipe. Un Gaec sur le vif » et médiateur : « C’est trop tard lorsque l’on a proféré des paroles à ce point blessantes que l’on ne peut pas pardonner, lorsque l’on a creusé un fossé trop profond pour le retraverser, quand on en a tellement parlé autour de soi que les gens le savent, quand on a fait appel à un avocat, quand les exigences de l’un ou de l’autre dépassent les possibilités de la société, quand on a inconsciemment décidé de rompre ».