La filière roquefort met en avant son organisation collective pour avancer et faire face aux difficultés, alors qu'elle est contrainte de changer son mode de fonctionnement par la législation européenne.
Quand la réglementation faite pour le lait de vache déborde sur les autres filières laitières, ces dernières essayent de s'adapter sans renier leurs valeurs. C'est le cas du roquefort, qui voit toute son organisation chamboulée : le lait de brebis doit se conformer au paquet lait, adopté à Bruxelles en 2012 pour organiser la filière lait de vache après la fin des quotas, en 2015.
« Nous devons tenir compte de l'histoire », avance Robert Glandière, éleveur et président de l'interprofession roquefort, qui vante la gestion collective. « Puisque nous devons changer, il faut transformer un risque en opportunité », profère Christian Gentil, directeur général de la Société des Caves de Roquefort, et représentant des industriels à l'interprofession.
De la régulation au libéralisme
Jusqu'à présent, le prix du lait de brebis était négocié a posteriori entre producteurs et transformateurs, en fin de campagne, selon la valorisation qui avait été faite du lait. Les éleveurs disposaient de références de production, fixées en 1987 et réévaluées chaque année, avec un plafond.
Demain, les éleveurs devront s'organiser en organisations de producteurs (OP). Ce sont elles qui négocieront chacune avec la laiterie à laquelle ses adhérents livrent leur lait.
Une réflexion a débuté dans la filière en 2013, et un audit en cours devrait bientôt livrer ses résultats. Des réunions de producteurs ont lieu depuis cet été en vue de la constitution d'OP, et des groupes de travail interprofessionnels sur le contenu des contrats (volumes, prix…) ont été mis en place. Le nouveau système doit être bouclé pour mars 2015, pour entrer en vigueur en novembre 2015.
L'ancien système n'était pas parfait, mais avait le mérite d'être stable, affirme-t-on en substance à l'interprofession : à l'abri des fluctuations des marchés mondiaux, la filière a subi moins d'arrêt de producteurs que nombre d'autres.
Mais le système de négociation du prix « était un chèque en blanc aux industriels », tempère Laurent Reversat, représentant de la Confédération paysanne à l'interprofession.
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Saut vers l'inconnu
Reste que la filière se prépare à un grand saut vers l'inconnu. Sa nouvelle organisation s'apparente à celle du lait de vache, qui fonctionne, pour l'instant, très mal. « Dans le lait de vache, les choses ont été faites à l'envers, les contrats ont été fait avant les OP. Chez nous, c'est l'OP qui va proposer un contrat », explique Robert Glandière, qui rappelle « l'échelle différente » des deux laits, et insiste sur « liens qui existaient entre entreprises entre elles et entre entreprises et éleveurs ». Il défend « des OP les plus importantes possible, qui puissent peser dans les négociations », et qui puissent aussi discuter horizontalement, entre laiteries.
La Confédération paysanne est sur la même ligne, et insiste sur « un accord cadre fort qui borne tout ce qu'il y a dans les contrats » pour éviter les relations conflictuelles en cours dans le lait de vache. « Il faut que la plus-value liée à l'AOP soit répartie équitablement et serve au maintien des fermes sur le territoire », ajoute Laurent Reversat. Tout le lait collecté sur la zone n'est pas transformé en roquefort, et la répartition entre éleveurs est différente. Elle pourrait changer pour devenir plus équitable : si certains vont y gagner, d'autres y perdront.
Une filière organisée, mais en doute
La force du roquefort, c'est justement l'organisation de sa filière, affirment tous les acteurs. « Producteurs et transformateurs s'écoutent et s'entendent, même si nous n'avons pas toujours des intérêts communs, affirme Christian Gentil. Nous nous rencontrons souvent, on donne un maximum d'informations ». Mais pour autant, « ce n'est pas parce qu'on change de système que le prix va changer », lance-t-il à l'adresse des éleveurs qui espèrent mieux valoriser leur production. Laurent Reversat approuve : « L'interprofession fonctionne de manière assez démocratique, nous avons dépassé le cadre du conflit syndical ». Une force sur laquelle tous les acteurs veulent s'appuyer pour le futur.
Mais ces changements s'opèrent dans un climat économique difficile. « Il y a un marasme sur le marché du roquefort, avec vente en baisse depuis le début de la crise en 2008 », constate Robert Glandière. Point positif, les ventes ont arrêté de baisser depuis début 2014. La filière est optimiste, misant notamment sur la promotion pour développer les ventes.
LA filière roquefort compte en 2014 1 862 exploitations laitières, soit 4 000 actifs. Le cheptel global compte 769 000 brebis (qui produisent en moyenne 210 litres de lait par an). Elles ont produit au total 161,5 millions de litres de lait, dont 74,3 ont été transformés en roquefort. 41,2 millions de litres ont été transformés en fromages pour salade, 15,1 en fromage à pâte pressée, et 13,5 vendus à l'export. 7 fabricants transforment le lait, dont la Société des Caves, du groupe Lactalis, et les Fromageries occitanes, du groupe Sodiaal. Elles emploient 1 700 salariés.