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France Crise des coopératives : « Cette crise est aussi celle de l'Europe et de la Pac »

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Maryline Filippi est professeur d'économie à Bordeaux et chercheuse associée INRA à AgroParisTech, UMR SAD-APT*. Spécialiste des coopératives agricoles, elle a rédigé de nombreux articles scientifiques, coordonné différentes études et co-édité le premier ouvrage sur les coopératives agricoles françaises. Elle mène des travaux de recherche comparative en Europe et aux USA sur la spécificité du modèle coopératif.

Que pensez-vous des critiques dont les coopératives ont fait l'objet dernièrement ?

Avant d'entamer les critiques, il est important de rappeler quelques fondamentaux. Les coopératives agricoles sont des entreprises dont les parts sociales sont détenues par des associés coopérateurs, exclusivement des agriculteurs en France, et dont la raison sociale est le service à rendre à ces derniers. Les mutations opérées dans l'organisation des coopératives sont aussi importantes que celles vécues dans les exploitations. Avec les lois de 1991 et 1992, les coopératives ont accéléré la création ou le rachat de filiales de droit commercial pour former des groupes d'entreprises les contrôlant. Cette structuration progressive des groupes coopératifs a pour objectif de créer et sécuriser des outils de production ou pour partager des outils de transformation, dégager un pouvoir de marché face aux autres compétiteurs ou aux intervenants dans les filières...

Aujourd'hui, compte tenu de l'accroissement de compétitivité, de la politique agricole commune et des défis internationaux (climat, eau, terres…), cette tendance à la complexification organisationnelle s'accroît davantage encore pour trouver des capitaux financiers et introduire de nouveaux acteurs financiers. Or, avec leurs succès attestés par leurs performances économiques, les coopératives poursuivent leur concentration avec comme corollaire une difficulté supplémentaire mais non insoluble pour les associés, de rester au cœur de la prise de décisions de leurs coopératives. Donc si il y a critiques, c'est aussi en partie dû à l'ampleur de la crise de l'agriculture française, des modèles agricoles, des filières et du système alimentaire qui ont un impact sur les agriculteurs et leurs coopératives. Cette crise est aussi celle de l'Europe et de la Pac.

C'est donc la complexification du système qui est responsable de l'éloignement entre les coopératives et leurs adhérents…

Le principal constat que l'on peut donc faire aujourd'hui, c'est que sur la base des principes coopératifs, se sont développés des groupes de plus en plus complexes dont le pilotage par les producteurs devient de plus en plus difficile. D'une part, on ne dirige pas une coopérative de 20, 100, 500 adhérents, voire 22 000 de la même façon, a fortiori, si elle possède des filiales dans le monde entier. D'autre part, les coopératives sont confrontées à une compétition toujours plus intense, soumises à une logique économique. C'est la confrontation avec cette dernière qui génère des tensions et conduit à des conflits dans la compréhension du service à rendre à l'adhérent. Mais rien n'est impossible, le problème ici est donc celui de la gouvernance coopérative. En effet, comment un agriculteur, associé coopérateur, exerce son droit de propriété dans des groupes devenus parfois internationaux, et à l'inverse, comment respecte-t-il les engagements pris auprès de la coopérative dans ses apports, quand la volatilité des prix rend plus attractive une vente à un tiers ? Et la question qui en découle aujourd'hui, c'est comment peut-on gouverner une coopérative, toujours dans ce même esprit avec le principe démocratique, d'un individu = une voix, en conciliant engagements amont et aval ?

La critique vis-à-vis des coopératives aujourd'hui n'est donc pas totalement infondée ?

Difficile de faire des généralités, mais que les producteurs disent qu'ils ne se reconnaissent pas dans certaines coopératives parce qu'elles ont tellement grossi, d'accord, mais dire qu'elles ne payent pas le prix, me semble occulter une partie du problème et donc des leviers pour agir. Or, dans le contexte actuel, si les coopératives ne payent pas mieux leurs adhérents, ce n'est pas tant parce qu'elles ne veulent pas payer, mais peut-être aussi, parce qu'elles ne peuvent pas. Sans occulter que certains choix passés peuvent plomber la stratégie ou la rentabilité actuelle, certaines coopératives, comme les agriculteurs, peuvent être dans l'impasse et avoir du mal à proposer des réponses adéquates pour concilier pressions des marchés et soutien aux associés. Si vous voulez rester durablement compétitif et que le prix du marché baisse, eh bien la rémunération des producteurs en sera diminuée d'autant malgré le principe de solidarité. D'où l'importance de réfléchir des stratégies mobilisant de l'innovation et de la qualité pour créer de la valeur ajoutée et des solutions alternatives. C'est la mise en œuvre du service à l'adhérent qui prime donc sur la seule variable prix comme guide des stratégies. Car à un moment, il y a une responsabilité collective qui est engagée et il faut être cohérent. En effet, il ne faut pas oublier que ce sont bien les producteurs eux-mêmes, c'est-à-dire les adhérents de la coopérative qui décident du système de distribution des bénéfices. Je comprends la critique du modèle des coopératives qui est faite aujourd'hui, mais si les producteurs à un moment se sont dessaisis de l'outil coopératif, ils ont aussi une part de responsabilité dans cette situation.

Encore une fois, je ne dis pas que cela soit facile de part et d'autre. Mais il ne faut pas occulter les succès des coopératives françaises. Elles ont permis le maintien des producteurs dans de nombreuses régions et l'emploi en milieu rural, apporté des conseils et modernisé les outils et construit des filières performantes. Une marque sur trois dans l'agroalimentaire français est coopérative ! Aussi, la gouvernance est essentielle pour rendre transparentes les informations, clarifier les choix et associer les adhérents à la prise de décision et rendre confiance aux agriculteurs, renforcer le lien social. Certes, il faut être humble car la situation est dramatique. Mais critiquer et dire que c'est de la faute des autres, des distributeurs, des coopératives... ça ne fait pas avancer les choses, ni prendre les bonnes solutions. Même si le producteur a légitimement besoin d'un prix rémumérateur, il ne faut pas se tromper de cible, les marges de manoeuvre sont étroites. Sur le lait, ça fait des années qu'on sait qu'il fallait investir, pour se différencier en créant de la valeur ajoutée ou des marques.

Les coopératives sont–elles toujours en mesure d'assurer leur mission auprès de leurs adhérents ?

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Etre solidaire avec ses adhérents, c'est la vraie question, savoir comment elles leur rendent service. Et actuellement, les conditions de rentabilité sont tellement difficiles que tout le monde souffre, les adhérents, mais aussi les coopératives. Dans certaines filières, comme celle du porc, on est dans le mur, qu'il s'agisse des producteurs, des sociétés coopératives ou pas, d'ailleurs. La différence, c'est qu'une coopérative a des engagements vis-à-vis de ses adhérents, qu'elle n'est ni opéable et ni délocalisable. Les coopératives n'ont pas comme ligne de conduite la rémunération de l'actionnaire comme dans les sociétés cotées, mais elles ont d'autres difficultés, d'autres obligations vis-à-vis de leurs adhérents et de leurs salariés. Pour celles qui ont décidé de rémunérer leurs adhérents au prix du marché, ni plus ni moins, c'est d'apporter à côté un service technique, technologique, économique pour leur permettre de bien piloter leurs exploitations… Les coopératives sont donc plus que jamais nécessaires tant cette crise est intense et affecte la compétitivité de l'agriculture française !

* Unité mixte de recherche Science action développement - activités produits territoires

Et pourquoi les coopératives ne développent-elles pas plus la vente directe ?

Je ne pense pas que la solution soit d'opposer les filières courtes et les filières longues, qui sont des métiers différents. En fait, c'est la diversité du modèle agricole en France qui est mise à mal aujourd'hui. Nous n'avons sur le territoire, ni OGM, ni réellement de « ferme des 1 000 vaches » pour ne citer que ces deux exemples et pourtant, nous acceptons de consommer des produits issus de ce type d'agriculture, sans que cela ne pose de problème à personne, même si les normes françaises en matière agro-environnementale sont très strictes sur ces sujets pour les producteurs français.

Contourner la grande distribution n'est pas une bonne idée. Je pense qu'il faut faire avec, en négociant des accords plus justes. D'ailleurs, certains distributeurs jouent le jeu aujourd'hui. Ils ont bien conscience que s'ils ne soutiennent pas les producteurs français en amont de la filière, ils seront obligés de s'approvisionner ailleurs. Mais pour que ça marche, encore faut-il que tout le monde joue le jeu.

Qu'entendez-vous par là « que tout le monde joue le jeu » ?

A l'international, la France perd de la compétitivité sur différents produits (lait, viande, …) alors que son secteur agroalimentaire est performant. Actuellement, quand vous voyez en pleine crise porcine des publicités promotionnelles dans la grande distribution sur de la viande porc avec une origine Europe, ça fait mal aux producteurs français mais aussi aux autres intervenants de la filière, y compris les distributeurs, qui cherchent à mettre un système plus équitable pour tous. Il faut laisser au consommateur le choix de connaître la provenance de tel ou tel produit afin de comprendre ce qui justifie les différences de prix. Mais la crise touche aussi les porte-monnaie... Aussi, stigmatiser un acteur et mettre tout le monde dans le même panier, crispe les positions et ne fait pas avancer l'obten-tion d'un consensus. Pour que ça marche, il faudrait que tout le monde accepte de jouer le jeu, parce que nous sommes dans une course à la compétitivité et avec un arbitre pour garantir le respect des règles et les intérêts de tous.

Mais alors comment sortir de cette ornière ?

Question bien épineuse qui oblige à la modestie. Il me semble que la solution ne peut être que collective en France, en tenant compte obligatoirement du contexte international. Il faut trouver la solution ensemble et donc innover. Pour les coopé-ratives et leurs associés, la question de la gouvernance et celle du financement sont donc deux questions essentielles. Elles ne peuvent trouver une réponse pérenne que s'il y a une prise de conscience collective et un consensus partagé sur les solu-tions à mettre en place. Cela semble trivial mais la dureté de la compétitivité et la crise structurelle fragilisent les plus faibles et affaiblit les organisations, c'està-dire les adhérents et les coopératives. Mais cela impacte aussi les parties prenantes des filières, qui sont les transformateurs, les distributeurs, les consommateurs. Si les règles du marché s'imposent, l'accompagnement des pouvoirs publics pour une solution acceptable, demeure plus que jamais indispensable. Rien ne sert de dire qu'il ne faut pas descendre en dessous de tel ou tel prix même si des mesures d'urgence s'imposent. La crise globale et les conflits révèlent les problèmes mais ne sont pas de bons conseillers pour trouver des solutions pérennes. Pour dépassionner les débats, il est donc absolument nécessaire d'anticiper les solutions sur la base d'arguments et de données chiffrées et impulser de l'innovation collective. La question primordiale est de savoir si partout en Europe, les mêmes règles s'appliquent à tous. C'est comme si vous organisiez une partie de football et que tous les joueurs de l'équipe A porte 50kg en plus sur le dos. Il est clair qu'ils se fatigueront bien plus vite que ceux de l'équipe B. Il faut que tout le monde joue son rôle et prenne ses responsabilités. A l'horizon 2050, nous devrions être plus de neuf milliards d'individus. Il faudra produire plus et toujours mieux. Quant à savoir qui produira quoi et comment, avec quelle Politique Agricole Commune, c'est une autre histoire…