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Damien Lacombe (Sodiaal) : « Il faut déjà être fort et solide chez soi avant d’aller ailleurs ! »

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Damien Lacombe, président de Sodiaal Union, revient sur le fonctionnement et les finances de la première coopérative laitière française, dans un contexte de crise laitière. Entre manifestation, charte laitière de valeurs et volatilité, il dévoile sa vision de l’agriculture et de l’Europe.

Le 11 juillet, des éleveurs ont manifesté devant le site Yoplait (Sodiaal) du Mans ? Comment avez-vous pris cette manifestation ?

Les producteurs qui ont manifesté ce soir-là n’appartenaient pas à la coopérative. La manifestation a pris de l’ampleur car elle a été fortement relayée par les médias alors que Sodiaal a fait beaucoup pour les producteurs. Elle a joué à fond la charte laitière de valeurs, initiée par la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). Et elle a également joué la carte du marché français. C’est ce qu’il fallait jouer d’ailleurs à ce moment-là ! Par contre, je comprends que cela soit très difficile pour les producteurs aujourd’hui. Je suis moi-même producteur. C’est dur pour tout le monde.

La charte laitière de valeurs a été signée, à la demande de la FNPL, le 17 février par Auchan, E. Leclerc, Carrefour, Intermarché, etc. Or Sodiaal l’a signée plus tard et de manière particulière puisque vous l’avez signé séparément avec E. Leclerc, Lidl, Carrefour, et même La Pataterie. Pourquoi cette stratégie ?

C’était une manière de créer un lien particulier, un moyen d’échange avec ces entreprises-là. La charte existait déjà, autant l’utiliser ! Avec la Pataterie, nous souhaitions initier un mouvement pour que la restauration hors foyer se mette, elle aussi, à jouer le jeu du marché français. La charte a eu un impact, même si cela reste fragile encore aujourd’hui.

Dans un contexte où certains producteurs reprochent le manque de transparence des coopératives, pourquoi l’assemblée générale de Sodiaal a-t-elle été fermée à la presse cette année ?

Cela a été une année difficile. Nous avions besoin d’être complètement libres dans nos échanges. Les gens ont posé des questions. Il n’y avait pas d’agressivité. Il n’y a pas de solution miracle de toute façon. Les règles du marché sont là. Les producteurs ont besoin de la coopérative mais la coopérative ne peut pas tout faire. Et puis, l’an passé, la couverture presse n’a pas du tout reflété le message phare de notre AG qui était basé sur la diversité des productions et des territoires.

« Diversité des productions et des territoires », pouvez-vous nous en dire plus ?

Sodiaal joue un rôle déterminant dans la diversité du paysage laitier français. J’en suis persuadé. La coopérative collecte dans 71 départements. Dans certaines zones, si Sodiaal n’était pas là, il n’y aurait plus de lait. Mais nous ne pourrons assumer seuls de participer à la conservation de cette diversité des territoires. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer, notamment au niveau des régions. Je le réaffirme, car le rôle de Sodiaal est souvent sous-estimé au niveau des politiques régionales.

Face à la volatilité, que fait Sodiaal ?

C’était le sujet de nos échanges durant l’AG de cette année, justement. Comment faire dans ce monde complètement ouvert ? Prôner un système de régulation ? Nous n’avons pas la majorité à Bruxelles, donc impossible ! Par contre, nous sommes en train de travailler sur l’utilisation d’une couverture par les marchés à terme, la création de contrats à marge garantie pour les producteurs ou encore de fonds de mutualisation que l’on pourrait coupler avec des systèmes assurantiels. Nous sommes force de proposition sur ce sujet au Cniel et, en interne, nous y avons mis les moyens humains. Dans tous les cas, c’est la performance de la coopérative qui donnera la meilleure réponse sur le long terme. À l’avenir, nous souhaitons nous tourner encore plus vers l’international.

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Côté développement de l’entreprise, pourquoi Sodiaal ne fait pas comme la coopérative danoise Arla : s’implanter dans d’autres pays européens ?

Il faut déjà être fort et solide chez soi avant d’aller ailleurs !

Justement, au niveau financier, où en est Sodiaal ? En 2015, vous n’avez pas versé de ristourne aux producteurs alors que 2014 avait été une bonne année sur le plan du prix mondial du lait. Pourtant en 2016, alors que 2015 a vu la montée de la crise laitière, vous effectuez un versement…

En 2015-2016, nous avons remis à niveau les filiales qui étaient en difficulté. Nous avons retrouvé un résultat plus conforme à ce qu’il devrait être, avec un chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros. Nous avons obtenu de meilleurs résultats, sauf pour Entremont qui a subi de fortes baisses de valorisation sur ses activités B to B/commodités exposées à la concurrence allemande dans le contexte de poursuite de l’embargo russe. Nous avons également volontairement tenu compte du contexte pour les producteurs avec une ristourne de 3,50 €/1 000 litres (2,50 €/1 000 litres en numéraire et 1 €/1 000 litres capitalisé). À l’avenir, nous travaillons pour que les producteurs sachent à l’avance ce qu’ils toucheront comme ristourne, l’argent capitalisé, placé, etc. Nous travaillons également sur une règle de fixation du prix du lait, non contestable, avec une indexation en fonction des conditions de marché. Il devrait donner plus de prévisibilité aux producteurs. La force des coopératives, c’est la transparence qu’elles ont vis-à-vis de leurs adhérents.

Comment avez-vous pu effectuer un plan d’économie de 41 millions d’euros ?

Nous avons décalé 18 millions d’euros d’investissement et le reste provient d’économies de frais de structure. Nous avons réduit plus vite que prévu les charges internes. Par contre, nous avons maintenu notre niveau d’investissement annuel (100 millions d’euros) avec la mise à niveau de certains de nos outils industriels comme à Montauban.

Vous avez parlé du Cniel, que pensez-vous de l’entrée de la distribution au sein de l’interprofession ?

Sodiaal y est plutôt favorable. Il faut trouver un moyen de les intégrer à la discussion, notamment sur les sujets de fond qui touchent toute la filière. Dans tous les cas, il faut que les trois familles au Cniel arrivent à travailler ensemble. Il faut sortir des postures figées. Si on ne fait pas ce travail-là, on le regrettera un jour ! Les Hollandais, les Irlandais ont un objectif bien défini. Tous les membres de la filière avancent rangés les un derrière les autres ! À nous de faire de même.

Vous avez évoqué un travail sur des fonds de mutualisation, qu’en est-il exactement ?

Il s’agirait de fonds professionnels croisés avec des fonds issus de la future Pac, notamment du deuxième pilier. La Pac a un rôle majeur à jouer là-dedans, surtout avec la réforme à mi-parcours. Sur le plan européen, je crois aussi beaucoup aux rencontres entre coopératives européennes et aux relations bi-latérales. Nous pouvons être concurrents, mais avoir plein de choses à construire ensemble. Il nous faut dépasser certaines postures dogmatiques pour ne pas rester sur le plus petit dénominateur commun ! La position de l’Europe reste très dogmatique, mais l’agriculture sans aucun filet de sécurité n’est pas une solution non plus. L’enveloppe de Bruxelles annoncée le 18 juillet est d’ailleurs un signe de cette prise de conscience, même si elle arrive un peu tard. Les produits agricoles ne sont pas des marchandises comme les autres !