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Dans les Bauges, bricolages face au retour du loup

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Dans le parc régional des Bauges, le loup est réapparu en 2019, après plusieurs années d’absence. Si le dialogue se maintient localement avec les professionnels, grâce aux bonnes volontés, les mesures mises en œuvre semblent toutes encore relever de l’expérimentation et de l’urgence. En cause : les incertitudes sur le comportement comme sur l’effectif du loup, mais surtout des politiques taillées plutôt pour répondre aux dégâts que pour anticiper sur les fronts de colonisation.

À Chatelard, dans la maison du parc régional des Bauges, Jean-François Lopez le directeur adjoint en a été le premier surpris. « Quand nos collègues du Vercors nous conseillaient de nous préparer à l’arrivée du loup, nous ne les croyions pas. Maintenant, c’est nous qui allons prévenir les autres : mettez en place les instances, commencez à vous acculturer. » Car il l’assure : le loup est bien « une révolution culturelle ».

Dans ce parc de 90 000 ha répartis entre Haute-Savoie et Savoie, le loup a fait sa première apparition à la fin des années 2000, avec le classement officiel d’une zone de présence permanente (ZPP) entre 2008 et 2014. Isengrain a ensuite disparu durant quelques années, pour mieux revenir. Depuis 2019, le parc bénéficie à nouveau d’une ZPP dans laquelle l’OFB identifie au moins une meute « avérée » avec zone de reproduction, représentant une dizaine d’animaux environ.

Depuis quelques années, le parc a donc relancé le « comité de veille loup-Bauges », une initiative locale réunissant gestionnaires du parc, éleveurs, collectivités, OFB et services de l’État. C’est grâce à cette instance de dialogue, insiste Jean-François Lopez, que le parc a pu créer une mesure d’accompagnement spécifique pour financer la protection des petits troupeaux échappant aux dispositifs d’indemnisation. Et c’est toujours grâce au comité qu’une expérimentation a pu être lancée sur des colliers d’effarouchement à ultrasons.

Mais dans le fond, reconnaît Jean-François Lopez, le comportement de prédation du loup dans le parc demeure difficile à appréhender. Impossible par exemple d’expliquer pourquoi le loup traverse certaines zones sans prélever un seul animal, ou de comprendre pourquoi il préfère parfois la faune sauvage au bétail. Et puis il y a ce « fait nouveau » : les attaques sur bovins. « Nous savions qu’elles existaient, mais nous ne pensions pas qu’elles monteraient en puissance ». Dernière incertitude, et non des moindres, admet Jean-François Lopez, « il y a certainement du braconnage de loup dans le parc, quoique nous n’ayons pas de preuves pour le quantifier ».

Les expérimentations n’abaissent pas la pression

Dans sa ferme de la Motte-en-Bauges (73), Cédric Laboret, président de la chambre d’agriculture Savoie-Montblanc, explique que les choses se sont arrangées depuis le premier passage du prédateur. « Il y a dix ans, avec l’OFB, c’était la guerre. On nous disait qu’il n’y avait pas de loup, et je devais aller assister à tous les constats d’attaque », se rappelle-t-il. Si la discussion est plus facile aujourd’hui avec la police de l’environnement, le comptage n’en demeure pas moins, comme ailleurs, un sujet de débats répétés. Sur le seul département des Savoie, par exemple, alors que l’OFB recense 44 loups, l’effectif pourrait dépasser 130 bêtes selon les louvetiers. Des différences liées à la méthode, mais également aux moyens de comptage. « L’OFB a reconnu qu’ils avaient un an de retard sur l’analyse des indices », souffle le représentant syndical.

L’autre élément qui a changé en dix ans, poursuit-il, c’est aussi la mobilisation des élus autour du loup. À la dernière manifestation, mi-octobre, la plupart des parlementaires des deux Savoie étaient présents pour apporter leur soutien au monde agricole. Localement, les maires semblent eux aussi de plus en plus impliqués, certains ayant même publié des arrêtés pour interdire les chiens de compagnie dans les alpages durant l’été pour éviter les problèmes avec les patous. Autant de mains tendues qui ne changent pas profondément la position de Cédric Laboret : « La pression sur les élevages doit baisser. »

Même s’il n’a jamais été personnellement touché par la prédation, des pièges photos ont été posés sur son alpage, qui ont bien capturé des clichés du loup traversant ses prairies. Cédric Laboret fait aussi partie de ces volontaires qui expérimentent depuis cette année les colliers à ultrasons tout droit venus d’Afrique du Sud pour dissuader les loups. Des dispositifs coûtant environ 500 € pièce, subventionnés par la Draaf, mais qui ne sont arrivés qu’en juillet, soit plusieurs mois après la montée en alpage. « Et on ne peut pas garantir que le test soit concluant, parce qu’on ne sait pas quand les colliers se déclenchent », regrette Cédric Laboret.

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Arrangements sur la formation

Chevrier à l’allure montagnarde, Yves Lachenal en était déjà persuadé dans les années 2000 : « Les loups étaient dans toute la France. » Et alors que le loup a été identifié sur la façade Ouest en 2021, en Loire-Atlantique ou même en Bretagne, il aimerait prévenir ses collègues de l’autre côté de la France en quelques mots : « Vous allez en prendre plein la gueule. »

Il serait donc déjà temps selon lui que ceux-ci se préparent à accueillir des chiens de protections, en apprenant les bases du dressage. « Le meilleur moment, c’est au tout début, en bergerie. Le jeune chien doit rester au moins trois semaines avec le même lot, sans interaction avec l’éleveur ». Les chiens de protection, poursuit-il, sont même adaptés aux troupeaux bovins si cette première phase d’adaptation a été bien réalisée.

Autant de conseils qu’il prodigue déjà aux éleveurs savoyards, grâce à un arrangement trouvé avec les services de l’État. « La DDT prend dans ses crédits d’urgence pour financer la formation des bergers ou des salariés, qui ne sont normalement pas éligibles aux fonds Vivea réservés aux exploitants », confie Yves Lachenal. Une astuce comptable importante pour éviter les problèmes à l’alpage comme dans les villages. Car pour Yves Lachenal, « les trois quarts de problèmes qu’on rencontre n’auraient pas lieu si les gens étaient formés ».

L’équation locale remise en cause

Comme on le dit dans la région, Denis Janin est « alpagiste », c’est-à-dire qu’il monte avec ses chèvres l’été en montagne pour y élaborer son fromage. Et pour lui, entre les filets et les chiens, la surveillance et les constats de prédation, le loup est devenu « un souci permanent, un travail en plus ». C’est en janvier dernier qu’il a acheté son premier chien de protection, après avoir été formé par Yves Lachenal. « Certains disent qu’il faut en mettre dans tous les troupeaux. Mais ici on a les troupeaux sont fractionnés, on ne peut avoir des chiens qui s’habituent à chaque lot. »

Cette année, ses efforts ne l’ont pas empêché de découvrir, un matin, une génisse coincée dans un ruisseau, l’arrière dévoré par les loups. « Les troupeaux de petits ruminants autour avaient des patous, et les terres étaient en limite de réserve de chasse », explique-t-il. Pour autant, il n’envisage toujours pas de mettre de chien de protection avec les bovins, dont les lots changent très régulièrement. « C’est impensable, ou alors on aura de plus en plus de problèmes avec les touristes. »

Une équation d’autant plus insoluble selon lui que, depuis le début de la pandémie, la montagne a regagné en popularité. « Depuis l’année dernière, c’est de la folie. Il y a trente ans on ne voyait personne sur les chemins de randonnée, mais maintenant les parkings des villages sont pleins. » Il le rappelle au passage : le parc et l’AOP tome des bauges ont été créés en même temps, au milieu des années 1990. Un développement parallèle qui a permis aux Bauges, qui pâtissaient d’une mauvaise réputation, de redorer peu à peu son blason. « Pour gérer le gibier, on avait des groupements cynégétiques qui marchaient bien. Le loup n’apporte rien. »

Un plan loup centré sur les dégâts

« La réglementation n’est pas faite pour anticiper sur les fronts de colonisation », rappelle Jean-Christophe Poupet, responsable du programme Alpes pour le WWF France. Sur le plan précédent 2013-2018, rappelle-t-il, les associations avaient fait casser plusieurs arrêtés de tirs de prélèvement auprès des cours administratives, notamment en soulignant l’absence de tirs de défense préalables et de moyens de protection. Des failles qui ont été prises en compte dans le plan loup 2018-2023, qui conditionne désormais les indemnisations aux moyens de protection et délimite les territoires pouvant recourir aux tirs de prélèvements. Résultat : « Les tirs se concentrent maintenant là où la prédation est la plus forte, là ou les foyers d’attaque sont les plus intenses, conformément à ce que l’Europe nous impose ». Mais le plan loup ne comporte cependant aucune « mesure proactive de protection » avant la constatation des dégâts. Localement, comme dans la Meuse ou les Vosges, des éleveurs auraient tenté de prendre les devants avec des clôtures renforcées. Leurs demandes d’aide financière auprès des autorités sont cependant restées lettre mortes, faute de « souplesse » dans les crédits dédiés à la prédation.