Alors que Mediapart révèle des abus relatifs au travail saisonnier chez le « champion des carottes bio », les Fermes Larrère font amende honorable tandis que la CGT pointe l’effet domino engendré par un dumping social de certains pays d’Europe.
Des saisonniers étrangers victimes d’abus chez le « champion » landais des carottes bio : les Fermes Larrère. C’est ce que rapporte une enquête de Mediapart publiée le 18 juillet dans le cadre de l’investigation collective européenne « Travailleurs invisibles ». D’après Mediapart, une douzaine de saisonniers majoritairement sud-américains, salariés d’un groupement d’employeurs dont Larrère fait partie, accusent un rythme de travail difficile à tenir, des violences verbales, des conditions d’hébergement rudimentaires et une « maigre paie ».
Ainsi, une saisonnière affirme avoir été déclarée « pour 70 heures dans les champs et payée 660 € » alors qu’elle aurait travaillé « plus du double ». D’autres dénoncent l’absence de draps, couvertures et oreillers, des couchages superposés bien qu’interdit par la loi, une saleté généralisée, l’absence de chauffage en hiver ou encore de l’électricité par intermittence… Tout cela alors qu’ils s’acquittent d’un loyer à une SCI détenue par Larrère.
Toujours selon Mediapart, plusieurs salariés passés par Larrère ont saisi l’Inspection du travail, laquelle aurait émis un signalement « pour entrave » au Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) au procureur de la République de Mont-de-Marsan. Ceci alors qu’avec plus de 1300 ha de cultures légumières dont une bonne partie en bio, une unité de méthanisation et des panneaux photovoltaïques, « les Fermes Larrère font figure d’exploitation modèle », souligne le media français d’investigation.
Déjà en 2019
Cité dans l’article de Médiapart et interrogé par Agra Presse, le membre du collectif confédéral migrants de la CGT Jean-Albert Guidou se dit « pas du tout surpris » de ces révélations. Habitué à défendre la cause de travailleurs migrants et sans papiers en Seine Saint-Denis, il explique avoir été sollicité en 2019 par l’Union de la CGT des Landes suite au témoignage de trois saisonniers étrangers embauchés pour le compte des Fermes Larrère via un groupement d’employeurs. « Les témoignages repris par Mediapart rejoignent les témoignages qu’on m’avait fait remonter l’an dernier », assure-t-il.
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Dans un e-mail de réponse le 8 juillet reproduit par Médiapart, le directeur général de la ferme familiale (ndlr. au total douze fermes mutualisées) Patrick Larrère souligne que chacun des prestataires chargés du recrutement « est tenu de respecter les obligations légales » et que « les salariés sont soumis au droit français ». Il reconnaît toutefois des dysfonctionnements identifiés lors d’un récent sondage « neutre et confidentiel » effectué auprès des équipes. « Nous avons relevé des points à traiter que nous sommes prêts à assumer ou allons demander à nos partenaires d’assumer également », a-t-il déclaré. Il a précisé « travailler à l’élaboration d’une charte éthique basée sur les piliers de la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) » et vouloir veiller au bon respect de cette charte grâce à des contrôles « inopinés » menés par un cabinet d’audit. Sur les conditions d’hébergement dénoncées par certains salariés, il a reconnu que « la question du logement est très difficile à résoudre » car « en période estivale, avec l’arrivée massive de saisonniers en agriculture et en restauration, les Landes manquent cruellement de logements ».
Dumping social
Pour Jean-Albert Guidou, cette affaire met surtout en lumière les répercussions du dumping social pratiqué en certains endroits de l’UE. « Ce n’est pas pour dédouaner Larrère – que je ne connais pas – même si chacun est responsable de ce qu’il fait ou de ce qu’il ne fait pas. Mais en tout état de cause, on a un problème plus général au niveau de l’ensemble du secteur agricole, surtout celui qui est pourvoyeur de main-d’œuvre », explique-t-il. « Quand on sait ce qu’il en est par exemple de la cueillette des tomates en Italie du sud où la mafia joue un rôle prépondérant, il est certain que le niveau des salaires et les conditions de travail se ressentent d’abord dans ces pays, et en cascade, dans d’autres pays de l’UE. »
« La partie émergée de l’iceberg », selon la CGT
Le cas d’abus de saisonniers agricoles étrangers révélé par Mediapart n’est pas le seul dans le Sud-Ouest, selon le représentant de la CGT Jean-Albert Guidou. « En deux ans, j’ai au moins trois situations – trois entreprises différentes – dans les Landes », assure-t-il. Il évoque des situations similaires « dans le Jura, en Charente, en Vienne ou Haute-Vienne, dans les Bouches-du-Rhône ou le Vaucluse » venus aux oreilles de la CGT ces « trois ou quatre dernières années » et estime que « c’est la partie émergée de l’iceberg ». « Dans beaucoup de cas, pour nous, cela s’apparente à ce que le législateur appelle la traite d’êtres humains – à ne pas confondre avec l’esclavage car ce terme est impropre. La traite d’êtres humains, ce sont des conditions de travail totalement indignes, des salaires qui sont très au-dessous du salaire minimum en France, des conditions d’hébergement…, des attitudes violentes, racistes… ».