Fruit d’une concertation lancée en septembre 2012, ayant mobilisé 2 000 professionnels qui ont participé à quelque 140 ateliers de réflexion sur tout le territoire, le contrat de la filière alimentaire a été présenté officiellement le mercredi 19 juin. Et signé par trois ministres, Stéphane Le Foll, Arnaud Montebourg et Guillaume Garot, le vice-président de la Région Aquitaine, Jean-Pierre Raynaud et Jean-René Buisson, en tant que vice-président du Comité stratégique de la filière. « Le travail mené permet d’imaginer des solutions nouvelles et pose des orientations stratégiques qui conduiront à des actions opérationnelles concrètes », s’est félicité le ministre délégué chargé de l’agroalimentaire « qui y voit un engagement de toute la filière autour de cinq grands thèmes majeurs que sont l’emploi, « mère de toutes les batailles », selon Guillaume Garot, mais aussi le financement et l’innovation, le défi vert, la conquête des marchés export et l’amélioration durable des relations commerciales. L’accueil réservé à ce programme est très largement positif, même si certains espèrent que ceci ne reste pas un simple exercice de communication et souhaitent que soient réellement mis en place les moyens et, par delà des soutiens financiers, que soit favorisé un environnement législatif et administratif réellement favorable aux entreprises.
Symbole fort, c’est dans les salons de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris et Ile de France et non dans un ministère que les ministres en charge de l’Agriculture, l’Agroalimentaire et le Redressement productif qu’a été paraphé le contrat de la filière alimentaire par les représentants de l’Etat, des régions et des industries, en présence de Xavier Beulin et Philippe Mangin, respectivement présidents de la FNSEA et de Coop de France et de Louis Gallois, commissaire général à l’investissement. Pour ce dernier, « il s’agit d’un moyen formidable de fédérer les énergies, mais la deuxième phase sera de mettre en œuvre réellement les 35 mesures phares de ce plan, ce qui demande de la persévérance ». Ce qui n’empêche pas d’aller vite, car la filière a pris du retard et « n’a pas son compte dans les investissements d’avenir en regard de son chiffre d’affaires et du nombre de salariés qu’elle représente ». Cette sous-utilisation des financements pour la recherche et l’innovation, s’explique en partie, selon lui, par l’extrême dispersion du secteur, un tissu industriel peu structuré, comptant peu d’ETI. Il est également pénalisé par la concurrence de pays ayant des salaires bien inférieurs, « huit salariés allemands sur dix, sont payés en dessous du Smic», et par un poids de la grande distribution qui assure 70% des débouchés et exerce une très forte pression eu égard aux capacités de négociation de ces petites unités agroindustrielles.
Des aides ciblées
Ce contrat de filière ne comporte aucune mesure d’aides financières nouvelles susceptibles d’accompagner les mesures envisagées. Stéphane Le Foll a renouvelé certains des engagements déjà annoncés par l’Etat. Le ministre souhaite stabiliser à 100 millions d’euros sur 3 ans, les moyens budgétaires de son ministère, il entend mobiliser des moyens spécifiques à l’agroalimentaire dans le cadre du Programme des investissements d’avenir avec le soutien de la BPI, comme le souhaite Louis Gallois. Stéphane Le Foll espère obtenir 2 milliards d’euros, mais les arbitrages ne sont pas encore rendus. De même, il a annoncé la création pour le mois de juillet d’un fonds associant public et privé pour renforcer les ETI, sans donner de montants, la décision finale étant du ressort de Jean-Marc Ayrault. Une enveloppe serait réservée à l’agroalimentaire. Des aides visant à soutenir les entreprises dans leur démarche à l’exportation sont toutefois prévues. Guillaume Garot a ainsi annoncé financer à hauteur de 8 millions d’euros une plateforme dématérialisée, appelée Exp@don2, pour faciliter les démarches des exportateurs en matière d’agrément et de certification sanitaires. Il a également annoncé le renforcement de l’équipe agroalimentaire en Chine avec un attaché agricole supplémentaire à Beijing. De même des plans de développement à l’international seront élaborés pour 250PME et ETI, avec l’aide de bpifrance-export et avec la mise en place d’un suivi sur 3 ans. En contrepartie, la filière s’engage à augmenter ses exportations vers l’Asie du nord (Chine, Corée, Japon et Singapour) de 2 milliards d’euros, dont 1,2 milliard pour les seules boissons. « A contexte politique et commercial égal », précise prudemment le ministère. « Une hypothèse ambitieuse, mais qui est basée sur les gains de parts de marché enregistrées ces dernières années », juge Alexander Law, directeur du service économie de l’Ania. Celui-ci juge également prometteur, dans un autre domaine, le projet « usine sobre» qui peut représenter pour la filière des possibilités d’investissement intéressants.
Une attention spéciale à l’emploi
Les ministres ont également largement insisté « sur la bataille pour l’emploi qui est menée au travers de celle pour le redressement économique et productif du pays ». La filière emploie 820 000 salariés et 1 270 000 si l’on intègre la grande distribution alimentaire. La filière s’engage à former et recruter 150 000 jeunes en alternance sur la période 2014-2017 et à faire bénéficier 5 000 salariés supplémentaires d’une formation pour l’acquisition des savoirs fondamentaux. Une nécessité qu’a rappelée Jean-Pierre Geneslay, en charge du thème emploi au sein du comité stratégique, qui « veut lutter contre l’illettrisme et un déficit de 5 à 6 points dans la maîtrise des savoir-faire fondamentaux par rapport aux autres filières industrielles ». Pour lui, la filière est capable de relever ce défi. Guillaume Garot a également rappelé les espoirs qu’il fonde sur le CICE (Crédit impôt compétitivité emploi) pour participer à ces créations d’emploi. Un optimisme que tempère Catherine Le Dantec, déléguée générale de l’Aria pour l’Ile de France. « Dans notre région nous sommes déjà opérationnels pour la promotion de l’attractivité des emplois dans l’agroalimentaire, mais les chefs d’entreprise ont du mal à trouver des jeunes qui aient l’envie de travailler ». Et de citer parmi les freins pour recruter, la faiblesse des salaires, les conditions de travail, les difficultés du transport ou pour se loger, dans une région où il y a beaucoup d’embauches.
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Aller au-delà d’un catalogue de mesures
Les premières réactions que nous avons pu recueillir auprès de professionnels, sont largement positives, mais certaines ne manquent pas de souligner les limites d’un tel exercice. « L’idée d’un comité stratégique est excellente mais encore faut-il que ses recommandations se traduisent par des plans d’actions et ne pas se limiter à de bonnes intentions », met en garde Dominique Amirault, président de la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France (FEEF). Il estime pour sa part que le problème de fonds des entreprises n’est pas abordé avec justesse. « On ne s’attaque pas à la destruction de valeur dont sont victimes les petites entreprises qui constituent 95% du tissu industriel agroalimentaire. La pression est mise en place par l’aval qui le répercute sur l’amont. Dans ces conditions les PME sont rachetés par les grands groupes, car elles ne sont pas rentables et on est en train de tuer tout ce tissu ». Dominique Amirault plaide pour la lancement d’un plan à l’image du Small Business Act américain pour qu’on aborde enfin les problèmes de manque de capitaux propres des petites structures, des conditions de concurrence déloyales « qui font que les petits ne peuvent pas grandir car elles ne peuvent pas investir ».
Dans ces conditions, les PME ne donnent pas naissance à des ETI. Un constat que n’est pas loin de partager Catherine Le Dantec, pour qui il existe trop de freins administratifs « alors qu’il faut simplifier la vie des PME ». Et de citer les formalités administratives nécessaires pour obtenir un soutien financier « qui nécessitent quasiment une personne à plein temps » de même que la dispersion des acteurs pour obtenir des aides. Ou le cas des seuils administratifs, comme le nombre de salariés, au-delà duquel, une entreprise n’est plus éligible à certaines aides. « Il ne faut pas oublier les entreprises ETI ou les plus petites qui seront les pépites de demain », plaide-t-elle. Reconnaissant les nombreux points positifs de ce contrat, Dominique Amirault regrette qu’il n’incarne pas réellement « une politique de changement et de combat, mais repose sur un logiciel datant des années dites des 30 glorieuses, alors que le monde est en totale mutation ». L’urgence est dans la suppression des handicaps qui freinent la compétitivité, et cela est pour le président de la FEEF un « problème strictement franco-français. Les grands groupes gagnent de l’argent, mais à l’étranger, ce que ne peuvent pas faire les PME ».
Quel rôle pour la distribution ?
Le discours officiel insistait très largement sur le fait que toute la filière agroalimentaire, de l’amont à l’aval était partie prenante de ce contrat. On peut toutefois légitimement se demander comment la grande distribution s’inscrira dans les 35 actions prioritaires qui ont été définies. Le soutien des grandes enseignes est largement attendu pour le renforcement de la présence des produits français dans les magasins Carrefour et Auchan en Chine qui sont cités parmi les pilotes de ces futures actions. De même, le groupe de travail sur les relations au sein de la filière souhaite mettre en place au second semestre un premier groupe de travail devant réfléchir à la mise en place de données statistiques et d’indices permettant « d’objectiver les variations des prix des matières premières » pouvant être utilisées lors des renégociations commerciales. La présence de la CGI (Confédération française du commerce interentreprises) qui représente l'ensemble du négoce/commerce de gros et commerce international et de la FCD (Fédération des entreprises du commerce et de la distribution) y est souhaitée dans les comités de pilotage. De même, la participation de cette dernière est souhaitée dans trois des chantiers prévus : l’élaboration d’une charte des bonnes pratiques dans les relations entre fournisseurs et clients de la filière, devant conduire à la création d’un label « Relations fournisseurs responsables » et d’une instance réservée à la filière agroalimentaire au sein de la Médiation Inter-entreprises. Lors de la signature de ce contrat, Marc Hervouet, président de la CGI, est intervenu pour dire vouloir apporter son soutien à cette démarche. En revanche, Jacques Creyssel, délégué général de la FCD, présent dans la salle nous a précisé ne pas être signataire de ce contrat mais suivre de près les propositions qui y sont faites. Ce que nous a confirmé Fabienne Prouvost, directrice de la communication « pour qui il n’a jamais été prévu que la FCD soit signataire de ce contrat qui n’engage que l’État et les industries alimentaires ».