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Déboires coopératifs en Camargue

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Le groupe Sud Céréales se sépare de son outil de transformation du riz. Son partenaire industriel et unique client, Soufflet alimentaire, reprend la quasi-totalité du capital de Rizerie SCS. Poussée dans une situation commerciale très délicate, la coopérative provençale ne pouvait plus conserver dans son parc cette usine d’étuvage de riz qui grevait sérieusement sa santé financière. La création de Rizerie SCS aura également généré une forte surcapacité de transformation en Camargue, dans un contexte de flambée des cours du riz. Retour sur une opération qui aura suscité interrogations et atermoiements dans la filière.  

Sortie de crise en vue pour Sud Céréales ? Le principal groupe coopératif du Sud-est de la France vient de s’ôter une grosse épine du pied. D’ici septembre, Soufflet alimentaire aura repris plus de 90 % du capital de Rizerie Sud Céréales Soufflet (SCS), joint-venture créée entre les deux partenaires fin 2003. Mis en route au printemps 2006, cet outil de transformation du riz a en moins d’un an sérieusement pénalisé les comptes de sa maison mère. Sud Céréales a clôturé en juin dernier un exercice 2005-2006 dans le rouge, avec un résultat net négatif à hauteur de 11 millions d’euros – intégrant une provision de 7 millions d’euros pour régler une situation critique.

Un partenariat signé en 2003

Comment a bien pu en arriver là cette « institution » du milieu agricole provençal ? Au départ, un réel besoin de doter la Camargue d’une rizerie de taille conséquente – chacun s’accorde sur ce point. Jusqu’à la création de Rizerie SCS, Sud Céréales possédait une usine de blanchiment du riz à Saint-Gilles, dans le Gard (d’une capacité de 35 000 tonnes), ainsi qu’un site d’étuvage à Gimeaux, près de Arles (datant des années 60 et d’une capacité d’environ 30 000 tonnes). En novembre 2003, un partenariat est signé avec Soufflet alimentaire. L’industriel prend 34 % du capital de la société créée. Un outil d’une capacité d’usinage de 80 000 tonnes doit être mis sur pied sur le site de Gimeaux, en lieu et place des deux préexistants. Sud Céréales, qui collecte en Camargue près de 60% de la production française de riz, compte sur son nouveau partenaire et le site arlésien de RCL (Rivoire & Carret-Lustucru) pour assurer ses débouchés, respectivement à hauteur de 60% et 40%. Un mois plus tard, suite aux inondations, la fermeture du site de RCL va considérablement changer la donne.

Une conjoncture défavorable

Rizerie SCS devient de facto le sous-traitant de Soufflet alimentaire, son unique client. « Dans le même temps, la réforme de la Pac a fait chuter la collecte totale de Camargue de 110 000 tonnes à 85 000 tonnes », raconte Emmanuel Boy, directeur général de la coopérative. S’ajoute à cela le désistement du Comptoir agricole du Languedoc, qui se serait engagé à fournir l’usine en riz. La fermeture de RCL à Arles offre à cet organisme stockeur la possibilité de devenir lui-même transformateur et sous-traitant des marques Lustucru et Taureau ailé. Du côté du chantier, lancé en 2005, l’avancement prend du retard. Initialement fixé à 12 millions d’euros, le coût de la nouvelle rizerie atteint aujourd’hui les 16 millions d’euros… sans pour autant que les travaux soient arrivés à terme. Les embûches s’accumulent….

Sud Céréales entre l’enclume et le marteau

Dès son démarrage, Rizerie SCS fait donc face à de sérieux problèmes d’approvisionnement. Sa capacité de traitement du riz (50 000 tonnes à étuver, 30 000 tonnes à blanchir) représente la quasi-totalité de la collecte française. « Un outil largement surdimensionné », selon certains (voir ci-après). D’autant que les riz nécessaires à l’étuvage, de type Indica, sont très peu cultivés en Camargue – 20 000 tonnes au total – car difficiles à produire, peu adaptés aux conditions environnementales, et surtout moins bien payés que les Japonica.

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Pour faire tourner son usine, Sud Céréales se retrouve « entre le marteau et l’enclume, explique le courtier Jean-Pierre Brun. La coopérative est face à un client unique, qui peut fixer son prix, et elle reste tenue à un prix minimum à l’égard des producteurs ! ». S’ajoute à la compensation du prix d’achat de l’Indica aux producteurs la nécessaire importation de matière première, tout aussi onéreuse. Une problématique qui va plomber son activité sur ses deux derniers exercices.

Un accord commercial renégocié

Pour sortir de cette situation commerciale intenable, structurellement génératrice de perte, Sud Céréales s’est tourné vers Soufflet alimentaire. « Le rachat de Rizerie SCS est une bonne chose pour chacune des parties, assure Emmanuel Boy. Chacun retrouve son métier de base ». Le 28 décembre dernier, les deux partenaires ont signé un nouvel accord. « La renégociation du contrat commercial avec Soufflet alimentaire précise un prix, une date, et des volumes », explique le dirigeant. Le groupe s’engage ainsi à acheter jusqu’en 2019 la totalité des volumes de riz collectés par Sud Céréales, – avec un plafond de 80 000 tonnes – au prix fixé par la bourse de Vercelli – qui sert de référence pour les cours en Europe. Soufflet s’est également engagé à payer une prime aux producteurs de riz Indica, puisque « le groupe a tout intérêt à s’approvisionner localement », selon Emmanuel Boy.

Une opération au goût amer

2,6 millions d’euros de subventions publiques auront tout de même été dédiées à cet outil, incorporé in fine dans le parc d’un industriel privé. Un constat qui fait grincer des dents dans les rizières. « Les erreurs stratégiques de la direction ont fait perdre aux producteurs la maîtrise d’un outil payé de leur poche », déplore amèrement un observateur local. « C’est une vision trop caricaturale, corrige Emmanuel Boy. Certes, la coopérative aura perdu de l’argent et Soufflet achète les titres pour peu, mais reprend aussi les emprunts bancaires de la joint-venture et aura de toute façon participé à l’investissement. Notre seul objectif a toujours été et reste le développement économique de la Camargue ». L’opération aura permis de sortir la coopérative de l’ornière et d’assainir sa situation financière, selon le dirigeant, tout en sauvegardant l’essentiel : « La défense des intérêts de la riziculture camarguaise et la pérennité de ses débouchés ».