La crise économique continue à sévir, et peut-être encore pour longtemps. Mais déjà les marchés des matières premières donnent des signes de reprise, surtout les matières premières alimentaires. Cette analyse est celle que font plusieurs spécialistes de ces produits. Les opérateurs le disent aussi. Pour eux, les tendances de hausse des cours sur les principales denrées l’emportent sur les tendances de baisse. Le regain des prix est effectif sur les céréales, les oléoprotéagineux, le sucre. Les prix de ces produits sont sortis du point le plus bas où ils étaient tombés au cours de l’hiver. Pour y retomber ? Les économistes les plus proches du domaine des activités industrielles et des produits pensent que non, et qu’en fait les marchés avaient « sur-réagi » à la flambée, certes excessive, de début 2008, en plongeant vertigineusement. La tendance de fond, qui est celle de la rareté, qui a marqué 2007-2008 avec les émeutes de la faim, serait toujours vivace. D’autant plus que des éléments plaident pour une reprise de l’économie aux États-Unis et en Chine.
En une semaine, entre le 4 et le 11 mai, le prix de référence du blé en France, le fob Rouen, est passé de 132,50 euros la tonne à 138 ; celui du maïs à Bordeaux s’est élevé de 132 euros à 144 et celui du colza à Rouen a grimpé de 295 euros à 320.
Cette embellie des cours annonce-t-elle une reprise durable, qui mettrait fin à la descente quasi continue des prix des céréales et oléagineux depuis un an ? C’est probable, car la consommation mondiale de ces denrées ne diminue pas. La baisse des prix constatée depuis plusieurs mois est due uniquement à la réponse très réactive de l’offre aux signaux du marché, a rappelé Xavier Beulin, président de la Fédération française des producteurs d’oléoprotéagineux, le 12 mai lors du colloque organisé par le cercle Cyclope, société d’études spécialisée dans l’analyse des marchés mondiaux des matières premières, et dirigée par l’économiste Philippe Chalmin.
Tension sur le maïs, directeur des marchés céréaliers
Aujourd’hui, la situation a évolué. Les marchés mondiaux céréaliers sont sous l’influence du marché du maïs. « Le prix directeur des marchés mondiaux des céréales est celui du maïs américain », a expliqué Michel Ferret, chef du service « marchés et études des filières » à l’office FranceAgriMer. Or, l’office prévoit un prix moyen du maïs « yellow corn » fob ports américains à 195 dollars la tonne sur la campagne actuelle, non loin des 209 dollars pratiqués en moyenne la campagne dernière. Et nettement au-dessus des 153 dollars pratiqués en 2006-2007.
Le dernier rapport du département américain de l’Agriculture (USDA) soutient que la tendance du maïs est à la hausse, la production mondiale étant estimée en baisse, à 785,14 millions de tonnes (Mt) en 2009-2010, contre 787,83 Mt en 2008-2009. La hausse est d’autant plus nette que la demande mondiale de maïs continue à progresser.
Le marché du maïs devrait tirer celui du blé
La hausse du prix américain du maïs a un effet sur le marché du blé en France. Le point mensuel sur les marchés céréaliers de l’office FranceAgriMer, qui s’est tenu le 13 mai, était clair : le marché du maïs devrait tirer celui du blé tendre. Or, le marché du blé tendre est lourd en France, les débouchés étant difficiles à court terme, indiquait Michel Ferret. Le Maroc attend une récolte exceptionnelle de blé, tandis que les blés russes et ukrainiens sont plus compétitifs que les blés français. Mais, pour autant, l’horizon n’est pas bouché à moyen terme, car la hausse des prix mondiaux du maïs crée un appel de maïs français dans les pays de l’UE. Les ventes françaises vers l’UE devraient être supérieures de 567 000 tonnes à ce qu’elles étaient la campagne passée. Cet afflux de demande des partenaires européens de la France élève les cours du maïs français. Du coup, devant l’augmentation des prix du maïs (+ 25 euros en une semaine), les producteurs d’aliments du bétail de l’Hexagone devraient incorporer davantage de blé durant cette campagne. Tout se tient.
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Soja : les importations chinoises ne faiblissent pas
La hausse de la demande touche également un produit aussi sensible que le soja. Les importations chinoises de graines de soja, par exemple, ne faiblissent pas. La Chine, qui importait moins de 10 Mt de graines de soja à la fin des années 1990, en importera 38 Mt cette année, explique Richard Pédron, directeur des marchés au groupe coopératif français InVivo. Devant la sécheresse qui sévit en Argentine, un des principaux pays exportateurs de soja, les importateurs chinois ont récemment procédé à des achats massifs. Ces achats de précaution montrent que la Chine est loin de se résigner à une rupture d’approvisionnements de soja pour l’alimentation de son bétail et pour ses huileries. Si, au niveau mondial, il y a une certaine reconstitution des stocks, ce n’est pas un fléau qui alourdit les marchés et fait baisser les cours. « Le monde a besoin que dame Nature lui donne des récoltes confortables. Un peu plus de stocks est positif pour la sécurité alimentaire mondiale. Des accidents climatiques ont eu lieu, d’autres surviendront », fait remarquer Richard Pédron. L’augmentation de la démographie fait que la production, fût-elle en hausse, ne fait qu’accompagner la progression de la consommation.
Sucre : l’Inde a perdu l’équivalent de la production de l’UE à 27
Le premier des produits alimentaires à s’être engagé dans la reprise des cours est le sucre. L’Inde est passée d’une situation de deuxième exportateur mondial de sucre l’an dernier à celui de premier importateur cette année. Sa production sucrière est passée de 27 Mt à 14,5. Elle a perdu en un an quasiment l’équivalent de la production de l’UE à 27, fait remarquer Karim Salamon, responsable du service « recherche et analyse » des marchés chez Sucres et Denrées, société basée à Paris. L’Inde restera importatrice de sucre en 2009 et une partie de 2010, estime-t-il.
Face au déficit indien, les cours mondiaux du sucre remontent, et le Brésil a la perspective d’écouler son imposante production, la plus importante jamais atteinte par ce pays. La production brésilienne est non seulement un record, mais l’importance de l’augmentation de production est elle aussi inédite : plus cinq millions de tonnes en un an ! Pourtant, cela n’a pas fait baisser les cours.
L’inconnue de la conjoncture économique générale
« Nous avons les éléments qui nous permettent de penser que l’économie américaine a passé la phase la plus sombre. Quant à la Chine, elle devrait connaître une croissance supérieure à 8%. On sait qu’elle se réapprovisionne en soja et en pétrole », a argumenté Philippe Chalmin, en faveur de la thèse d’une reprise. « Nous maintenons notre diagnostic : sortie de crise aux États-Unis à l’été 2009, dynamique de croissance maintenue en Chine. Un printemps encore timide mais n’en déplaise aux pessimistes, un vrai printemps ! », a-t-il conclu. Cependant, les pessimistes se sont exprimés aussi le 12 mai lors du colloque de Cyclope. Ainsi, Marc Fiorentino, président d’EuroLand Finance, société spécialisée dans l’ingénierie financière, a développé une thèse très sombre, celle d’une crise financière des États, faisant suite à celles de l’immobilier, puis des banques. « Les États ont tenté le coup de bluff » en allongeant des milliards d’euros et de dollars, mais « si la reprise ne se fait pas, ils auront tout perdu ». Dans une telle configuration, même les matières premières seraient affectées par la tourmente. « Nous avons toutes les caractéristiques d’un marché baissier », a-t-il ajouté, englobant dans cette rubrique les matières premières et les produits finis.
Il n’empêche : la finance elle-même croit aux matières premières, surtout alimentaires. « Cette nuit, 18 000 contrats de maïs (125 tonnes par contrat) ont été traités à Chicago », a annoncé Michel Ferret le 13 mai, pour souligner la fébrilité des fonds d’investissements, qui viennent de nouveau se porter sur les matières premières alimentaires.