Abonné

Bovins viande Des éleveurs dans le doute avant la nouvelle Pac

- - 7 min

Les problèmes de trésorerie étaient au cœur du congrès de la Fédération nationale bovine (FNB) qui se tenait les 3 et 4 février dans l'Aveyron. Mais au delà des problèmes conjoncturels, c'est la rentabilité de la production qui était en cause. Les éleveurs doutent de la capacité de la production à leur fournir un revenu satisfaisant. Cette crainte a été corroborée par les analyses du Crédit agricole et les observations récentes d'experts du ministère de l'Agriculture. A ce malaise, s'ajoute l'incertitude créée par le ministère de l'Agriculture lui-même, qui tarde à dévoiler les conditions d'obtention de la nouvelle prime à la vache allaitante. Le discours vidéo de Stéphane Le Foll a été boycotté par une partie des congressistes.

L'élevage de bovins viande est en crise. Le constat n'est plus porté par les seuls éleveurs, il est aussi partagé par les banques et le ministère de l'Agriculture, comme l'a montré le dernier congrès de la Fédération nationale bovine (FNB), les 3-4 février à Rodez, en Aveyron. « Une situation d'urgence apparaît », a en effet déclaré Michel Reffay, l'un des experts du Conseil général de l'agriculture (CGAAE) mandatés fin décembre par le ministre de l'Agriculture pour auditer les problèmes de trésorerie de la filière. Ces deux experts ont rencontré en Vendée, en Saône-et-Loire, en Limousin, plus de 40 acteurs de la filière, depuis la mi-janvier. Ils ont remarqué que certains vétérinaires ont vu leur encours auprès des éleveurs augmenter de 20% en 2014, que les demandes de reports de cotisations MSA ont été multipliées par quatre dans la région Limousin. Selon les deux ingénieurs, M. Reffay et Y. Geffroy, les problèmes de trésorerie ne viennent pas des charges, qui ces dernières années, malgré la volatilité, n'augmentent globalement que de 1% par an. Les difficultés proviennent, selon eux, des prix globalement trop bas et qui ont particulièrement chuté durant l'année 2014. Les deux rapporteurs rendront leur rapport dans un mois et demi, dans lequel ils délivreront un constat, mais aussi des propositions. 

Une crise structurelle

Cette crise est non seulement conjoncturelle, constatent-ils – c'est le cas dans de nombreuses filières en 2014 – mais elle est aussi structurelle. « Depuis 2007, seule l'année 2012 a permis aux éleveurs d'enregistrer un revenu supérieur à 20 000 euros. Cela pénalise les possibilités de modernisation », observe le directeur de l'agriculture chez Crédit agricole SA, Baptiste Lelyon. « La filière bovins viande est celle qui dégage le moins de revenu », assure-t-il, derrière les filières ovines. « Sur mes quatre derniers bilans, trois sont négatifs », illustre un éleveur de la région Centre. « J'ai dégagé 7 000 euros en 2014, rapporte un autre, en zone charolais. Arrivé à 7 000 euros de revenu, on n'arrive plus à faire vivre notre famille, on creuse les dettes. C'est maintenant qu'il faut agir car c'est toute l'économie rurale qui peut en souffrir ». « La rentabilité de la filière est sur la table », expliquait une semaine plus tôt Jean-Pierre Fleury, à Paris. « Il faut s'emparer du problème structurel de la filière pour que les pouvoirs publics lui redonnent des moyens », a plaidé le secrétaire général de la FNSEA Dominique Barreau. « Il y a manifestement un sujet structurel », constate Michel Reffay. « C'est le premier congrès où les problèmes de trésorerie sont au cœur du débat, qu'ils font l'objet d'une table ronde », confie, dans les gradins, un éleveur venu de Bretagne.

Calme et incertitude

La situation semble atteindre le moral des éleveurs. Au premier jour du congrès, les différentes régions se sont succédé au pupitre dans un relatif calme, faisant état des doléances des éleveurs, dont le moral est, ils le disent tous, au plus bas. « Je n'ai pas souvent vu un congrès aussi calme », juge un éleveur. Malgré cela, une partie des éleveurs ont quitté l'assemblée, en fin de congrès, lorsque le discours du ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll fut projeté dans la salle – celui-ci n'a pas pu se déplacer, tenu d'assister à la conférence de presse du président François Hollande. Ce calme était peut-être celui de l'incertitude. Au doute créé par les difficultés de trésorerie s'ajoute l'incertitude sur les contours exacts de la future politique agricole commune (PAC). Les éleveurs de bovins viande attendent toujours les modalités de calcul de la future prime à la vache allaitante. Attendue pour le congrès, aucune annonce n'a été faite par le ministère à ce sujet. « L'inertie totale, de presque 6 mois, de la part du ministère (...) est proprement incompréhensible », juge Jean-Pierre Fleury. Les débats actuellement portés par la Commission européenne sur le calcul de l'ICHN (indemnité compensatoire de handicap naturel) alimentent aussi la colère des éleveurs. « Je m'engage à tout faire pour qu'elles restent les mêmes », a promis Stéphane Le Foll.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

ministère de l'Agriculture
Suivi
Suivre

Des écarts qui se creusent

Les constats ne sont pas les mêmes dans toutes les régions et chez tous les agriculteurs, a nuancé l'expert du ministère de l'Agriculture, Michel Reffay. Il plaide pour que les réponses conjoncturelles – comme les reports de cotisation promis par le ministère de l'Agriculture aux éleveurs en difficulté – soient individualisées. Le constat est de plus en plus vrai en bovins viande, où le Crédit agricole observe un creusement des écarts entre éleveurs. « Les amplitudes de différences techniques sont de plus en plus grandes », explique Baptiste Lelyon, de Crédit agricole SA. Dans l'Aveyron, le Crédit agricole pointe d'importantes variations de rentabilité en élevage de broutards, avec des EBE (excédent brut d'exploitation) par vache qui peuvent varier de 525 à 883 euros en fonction des groupes d'éleveurs. De la même façon, le Crédit agricole Nord Midi Pyrénées constatait, avant même la chute des prix de 2014, des situations compliquées. « 5% des éleveurs sont en trésorerie tendue, ils ont des difficultés à se sortir un salaire, et 10% en trésorerie compliquée, ils ont un recours plus massif aux reports de trésorerie », explique Jean-Pierre Mas-sol, responsable agriculture à la caisse régionale. « L'explication purement technique, c'est un constat que nous ne pouvons pas accepter syndicalement », a tout de suite réagi le secrétaire géné-ral de la FNB, Pierre Vaugarny, qui a expliqué devant l'assemblée être lui-même passé par la case du report d'échéances. « La réponse doit être collective », a aussi plaidé l'expert du ministère de l'Agriculture.

Des chantiers à boucler en 2015

Pour sortir de l'ornière, la FNB s'est fixé trois axes de travail principaux. Sur le dossier de la reconquête de la qualité des viande (et de la segmentation des produits en grande distribution), Jean-Pierre Fleury souhaite « siffler la fin de la partie » le 1er juin prochain. « La responsabilité de la réussite ou de l'échec de ce dossier incombera à la grande distribution », estime-t-il. Certains agriculteurs ont plaidé pour que certaines carcasses, les moins bien conformées, n'aient plus leur place dans les rayons libre service des grandes surfaces. Sur le dossier de la restauration hors domicile, ils proposent aux éleveurs d'interpeller le monde politique à l'occasion des élections départementales et régionales, de leur dire « d'inscrire clairement (...) la priorité aux viandes de nos régions ». Le développement des débouchés à l'export est le seul motif de satisfaction de la FNB, où elle donne « la moyenne » au ministre de l'Agriculture. Ce congrès s'intitulait « entre perspectives et difficultés »: c'est probablement de ce dossier qui pourrait venir en 2015 une amélioration des perspectives des éleveurs bovins viande.