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Agroéquipements Des investissements agricoles prudents face à l’incertitude

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Derrière une reprise très forte des investissements agricoles, liée à la hausse des prix que perçoivent les paysans, certaines inflexions semblent apparaître. En agriculture, selon les spécialistes, les investissements sont conditionnés aux résultats d’exploitation et à l’offre de crédit. Si le premier facteur est sujet à la volatilité des prix et des volumes de production, le second est tendanciellement en baisse depuis la crise financière de 2008. Face à cette montée de l’incertitude, et à l’expérience de 2008/2009, les agriculteurs semblent être plus prudents vis-à-vis de leurs investissements. Mais l’avenir de l’investissement agricole dépendra en grande partie de leur capacité à disposer d’outils de lissage des revenus.

Plus de 38% de hausse du marché de l’agroéquipement au 1er semestre 2011. La hausse est impressionnante. Elle témoigne d’une très nette reprise des investissements de la part des agriculteurs. L’embellie des prix agricoles et sans doute des revenus, pour ceux qui ne sont pas gênés par les coûts des intrants, apporte un contexte très favorable. Mais des inflexions apparaissent dans le comportement des investisseurs. La leçon de 2008 et du surendettement des années suivantes pourrait avoir été tirée par bon nombre.
Depuis de nombreuses années, cependant, le marché des équipements agricoles est lié aux prix. A tel point que de nombreux fabricants élaborent leurs budgets en fonction des prix agricoles envisagés pour les mois à venir. « Depuis les années 1970, la formation de l’investissement dépend étroitement des revenus des agriculteurs », rappelle Thierry Pouch, responsable du service références et études économiques à l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA). Selon lui, le matériel agricole et le cheptel sont les investissements les plus importants dans les exploitations agricoles. Ainsi, 70% des investissements concernent le matériel agricole, contre 68 à 69% en 2008.

Des périodes d’investissement de plus en plus courtes

Selon Thierry Pouch, l’investissement en agriculture a été fort dans les années 70, puis stable jusqu’en 1990, et en baisse à partir de la réforme de la Pac de 1992. L’introduction des aides compensatoires avait permis le redressement des revenus des agriculteurs jusqu’au début des années 2000. Puis à partir de 2001/2002, les revenus agricoles ont baissé à nouveau, entraînant avec eux les investissements. Le phénomène était régulier, plutôt bien connu. « Avant, les périodes d’accroissement ou de baisse des investissements couraient sur 8 à 10 ans, aujourd’hui les fréquences sont plus courtes », constate Thierry Pouch. En effet, on observe une hausse des investissements en 2007/2008 et un retournement de la tendance en 2009 et 2010, avec deux années de baisse sensible des revenus agricoles. « Ainsi, l’investissement des entreprises agricoles, tous secteurs confondus, s’est replié de 14% en 2009 et de 17% en 2010 », indique Thierry Pouch. Selon lui, en 2010, les postes les plus touchés étaient les bâtiments pour lesquels les investissements ont baissé de 52%, le bétail -14,8% et le matériel agricole -9%.

Selon les secteurs, le repli des investissements diffère

« D’une certaine façon l’investissement est déterminé par le résultat des exploitations agricoles. Mais avec la crise économique actuelle, il n’est pas exclu qu’on observe une contraction de l’offre en crédit en France, déjà observée depuis 2008 avec la crise financière », signale Thierry Pouch. Selon lui, ceci fait globalement baisser l’investissement dans tous les secteurs de l’économie, même en agriculture. Les ouvertures de crédit se sont effondrées à partir de 2008 et les agriculteurs ont désormais du mal à y accéder. « Les laitiers ont fait plus attention que les autres, car avec de bons prix jusqu’en 2008 ils ont pu mettre aux normes leurs bâtiments pour répondre aux demandes de l’Union européenne », indique Thierry Pouch. Mais la chute des prix du lait en 2009 a ralenti l’investissement, frappant principalement le renouvellement en bâtiments, explique-t-il. Du côté des céréaliers, si leurs revenus ont subi une baisse en 2008/2009, suite au retournement des cours, leur exposition était moindre car le matériel, principal investissement des exploitations en grandes cultures, n’est pas changé chaque année.

Plus de prudence

Cependant, la crise de l’endettement qui suivit l’euphorie de 2008 a rendu les investisseurs plus prudents. « Le comportement des agriculteurs vis à vis de leurs investissements a changé depuis 2008 », confie un concessionnaire du Loir-et-Cher. Aujourd’hui, le contexte est favorable, mais les agriculteurs sont plus hésitants pour acheter du matériel agricole. Concrètement, ils mettent plus de temps à se décider pour acheter, même si ils finissent par passer à l’acte. « Les producteurs ont la trouille en repensant à la chute des prix des matières premières en 2009 », explique un autre concessionnaire dans le Morbihan.
Les changements de comportement sont très différents selon les filières. Les éleveurs allaitants sont plus prudents que les céréaliers dans leurs achats, car ils ont une inertie plus grande pour faire face à une crise et ils y sont donc plus sensibles. « 20% des industriels craignent une baisse des ventes d’équipements d’élevage en 2012, surtout dans les zones d’élevage allaitant », explique Patrick Perard, président d’Axema (union des industriels de l’agroéquipement).

Des agriculteurs toujours dans une logique d’investissement

« Globalement, les agriculteurs restent tout de même sur une logique d’investissement », indique Thierry Fellmann, responsable du pôle économie et politiques agricoles à l’APCA. De plus, selon lui, le nombre d’exploitations diminue et les phénomènes de concentration se poursuivent ce qui nécessite aussi des investissements. Ceux-ci concernent les agrandissements et les conversions d’exploitations dans le cas du rachat par un céréalier d’une exploitation de productions animale par exemple. Jean-Marie Séronie, responsable de la veille économique chez CER France, explique que, dans les régions laitières, si les prix du lait sont remontés, le temps de réflexion des exploitants concernant leurs décisions d’investissements en bâtiments a tendance à s’allonger. A l’entendre, entre les assurances et les outils de constitution de trésorerie, les agriculteurs sont conscients qu’ils doivent se prémunir contre les aléas, mais ils n’en ont pas toujours les moyens.

Un recours difficile aux assurances climatiques

De fait, leur diffusion est encore relativement faible. « Les assurances climatiques sont cofinancées par l’Union européenne et l’Etat français pour couvrir les grandes cultures, les fruits et légumes et la vigne », rappelle Thierry Fellmann. D’après lui, en 2011 ces assurances ne couvrent que 30% des surfaces en grandes cultures en France, 3% en arboriculture fruitière, 17% en vigne et en maraichage. La progression est faible par rapport à 2010 où ces chiffres étaient de 28% en grandes cultures, 2,1% en arboriculture fruitière, 14,6% en vigne et 13,4% en maraîchage. La progression de la souscription aux contrats d’assurance est moins dynamique que prévu car les grandes cultures ne s’estiment pas assez exposées pour y avoir recours, indique Thierry Fellmann. Du coup, l’assurance ne joue pas le rôle de stabilisateur de revenu qui permettrait d’investir plus sereinement dans une période où les garanties de la Pac s’estompent.

Les outils pour constituer de la trésorerie trop peu utilisés

Un autre outil, fiscal celui-là, pour constituer de la trésorerie, est la dotation pour aléas. Lui aussi est conditionné à la souscription d’une assurance climatique, et permet de mettre de côté une partie du résultat les bonnes années, non soumis à l’impôt, pour le réinjecter dans le compte d’exploitation les années difficiles. Ce qui incite à constituer de la trésorerie. Mais cet outil est très peu utilisé pour le moment. Le nombre d’agriculteurs ayant utilisé la dotation pour aléas est passé d’environ 500 en 2009, à seulement 900 en 2010. Ceci s’explique par le fait que le dispositif soit lié à la souscription d’une assurance récolte et qu’il faille encore dégager des résultats pour y avoir recours. D’ailleurs, selon Thierry Fellmann, « la limite de ce système est également liée à un fort endettement des exploitations qui ne peuvent même pas constituer une trésorerie ». Bien plus utilisée est la dotation pour investissement qui permet de déduire fiscalement des revenus les investissements réalisés durant l’exercice. En 2010, 85000 entreprises agricoles dans tous les secteurs y ont eu recours, avec une forte proportion des exploitations en grandes cultures.

La fiscalité incite à l’investissement, pas à la trésorerie

Si les mécanismes financiers et fiscaux ne changent pas, les comportements ne changeront pas davantage. Selon Jean-Marie Séronie, « la fiscalité actuelle incite toujours à l’investissement et non à la constitution de trésorerie ». « Les liquidités des entreprises agricoles, confondues avec les revenus, ne devraient pas être soumises à l’impôt comme dans les entreprises des autres secteurs d’activité », insiste le responsable de la veille économique du réseau CER France. Pour lui, il faut trouver un traitement fiscal adapté aux liquidités des entreprises agricoles. Il souligne que la dotation pour aléas est un outil remarquable pour augmenter les capacités de trésorerie des exploitations, mais qu’il est aberrant de le lier à la souscription d’une assurance climatique. « L’enjeu de la variabilité des cours agricoles est de permettre aux agriculteurs de constituer une trésorerie suffisante pour y faire face. Mais les mesures fiscales ne sont pas adaptées », dénonce Jean-Marie Séronie, qui souhaite une remise à plat du système. Enfin, selon lui, « les marchés à terme sont aussi de bons moyens de se couvrir contre la volatilité des cours, mais il faut que les agriculteurs aient accès à ces services au travers de leurs coopératives ou d’organismes spécialisés ». Le risque d’une prise de position individuelle par un exploitant agricole sur les marchés à terme est aujourd’hui trop important pour permettre un lissage adéquat de ses revenus. Et donc de sa capacité à investir.

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