Abonné

énergie plus chère Des marges de manœuvre étroites en agriculture

- - 8 min

Le prix des énergies fossiles semble parti pour s’installer durablement à des niveaux élevés. Le prix de l’essence à la pompe a atteint un nouveau record début avril. L’agriculture, qui dépend assez fortement du prix de l’énergie de manière directe ou indirecte (engrais, aliments pour animaux…), va devoir s’adapter. En grandes cultures, l’envolée du prix des céréales compense pour le moment cette hausse du coût des intrants, mais pour d’autres productions (maraîchers sous serres, élevages porcins et de volailles), pour lesquelles les prix stagnent, la conjoncture est plus difficile à passer. Le ministère de l’Agriculture a bien lancé un plan de performance énergétique des exploitations en 2009 mais il tarde à se déployer. Et si les cours des énergies continuent de flamber, les investissements matériels économes ne suffiront pas à supporter la hausse. Surtout dans le secteur des cultures où les marges de manœuvres sont les plus étroites.

Le prix de l’essence à la pompe a atteint en France un niveau historique (1,5383€ pour le SP95 début avril selon la direction générale de l’Énergie et du Climat). Chez les agriculteurs aussi cette envolée se fait sentir. Selon l’indice des prix d’achat des moyens de production (Ipampa), le prix du poste « énergie et lubrifiants », en hausse depuis avril 2009, augmente de 22 % par rapport à février 2010. Les dernières évaluations publiées par le service de statistiques et prospectives du ministère de l’Agriculture (SSP), montrent qu’entre février 2010 et février 2011, le prix du fioul domestique a bondi de 30%, celui du gazole de près de 21% et l’essence a augmenté de plus de 17%.
Même si ces hausses sont limitées par la défiscalisation dont bénéficient les agriculteurs sur l’énergie (voir encadré), elles ne sont pas sans conséquence. Comme en témoignent les données de la précédente envolée des cours : entre 2006 et 2008, la hausse des prix du pétrole s’était traduite en France pour les agriculteurs par une augmentation de 46 % des prix des carburants et lubrifiants, de 62 % pour les engrais et de 38 % pour l’alimentation animale achetée.

Impact différent selon les systèmes
Dans une étude réalisée par Gilles Bazin en 2008 pour l’Académie d’agriculture, le chercheur d’AgroParisTech estimait que « toute hausse de 1% du coût de l’énergie et des engrais réduit de 0,4% à 0,5% le revenu net des agriculteurs (toutes choses égales par ailleurs) ». Dans l’hypothèse d’un prix du baril de pétrole passant de 60$ à 150$, les dépenses d’énergie dans les exploitations augmenteraient de l’ordre de 60% ce qui représenterait un accroissement de moins de 10% du prix de revient des produits agricoles. « Ça ne touche pas toutes les catégories d’exploitations de la même manière, souligne Gilles Bazin. A 200 euros la tonne de céréales, les producteurs de grandes cultures gagnent très bien leur vie, d’autant qu’ils touchent leurs aides de la Pac ». « Ceux qui sont plombés aujourd’hui sont les serristes, et les productions animales hors sol. L’énergie pèse lourd dans leurs charges, leurs prix de vente ne décollent pas et ils ne sont pas aidés dans cadre de la Pac », explique-t-il.

Tracteurs : 50% de la consommation d’énergie directe
Les comptes nationaux de l’agriculture indiquent que le poste « énergie et lubrifiants » constitue 8,3 % des consommations intermédiaires en 2009. D’autres secteurs sont plus dépendants : pour les serres horticoles et maraîchères on estime que l’énergie représente jusqu’à 40 % des coûts de production. En additionnant consommations directes (carburant, électricité…) et indirectes (engrais, alimentation animale…), la ferme France consomme annuellement plus de 10 millions de tonnes équivalent pétrole (tep) soit environ 6% de la consommation française d’énergie.
L’énergie dite indirecte est consommée par la fabrication des intrants et leur transport. L’estimation réalisée par Solagro avec l’outil Climaterre évalue à environ 5,3 Mtep en 2006 ces consommations d’énergie indirecte. 3,4 Mtep pour les engrais et amendements dont 2,95 Mtep pour les engrais azotés ; 830 ktep pour le matériel ; 740 ktep pour l’alimentation animale ; 350 ktep pour les produits phytosanitaires.
L’autre moitié de la consommation totale concerne les énergies directement utilisées par les exploitants agricoles. Sur les dix dernières années, le fioul est l’énergie directe la plus utilisée (2,450 Mtep en 2008) suivie par l’électricité, le gaz (propane et butane) et l’ensemble des autres énergies. Le carburant utilisé par les tracteurs, automoteurs et autres moteurs représente 50% de cette énergie directe consommée (Ademe). Cette consommation a progressé avec l’accroissement du parc des tracteurs et de leur puissance, pour se stabiliser à partir des années 1980.

Tendance de fond
« L’expérience nous a montré que les agriculteurs sollicitent fortement les cellules énergie des chambres d’agriculture lorsque les prix du pétrole explosent. L’intérêt des agriculteurs pour les économies d’énergie est un peu retombé avec la crise », témoigne Philippe Touchais, chargé de mission climat-énergie, biomasse à l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture. Mais aujourd’hui, la hausse des prix du pétrole semble partie pour s’installer sur le long terme. « Cela devrait entraîner une réflexion sur le fond de la part des agriculteurs », analyse Philippe Touchais.
« Les fortes variations de consommations énergétiques pour un même niveau de production suggèrent l’existence de marges de progrès importantes quels que soient les systèmes de production », estime le Centre d’études et prospective du ministère de l’Agriculture dans sa prospective « énergie 2030 ». Par exemple, en grandes cultures, pour un rendement égal à 5 tonnes de matière sèche par hectare, les écarts de consommation vont de 30 à 100 équivalent-litres de fioul par tonne produite selon l’Ademe. L’Agence a également évalué qu’en production laitière, pour un rendement de 6 000 litres de lait par vache, les écarts de consommation d’énergie varient du simple au triple. C’est pour orienter les agriculteurs vers ces pratiques économes qu’un plan de performance énergétique des exploitations a été lancé en 2009 afin de répondre aux exigence du Grenelle de l’environnement. (voir encadré).

Des marges de manœuvre étroites
Comme pour la réduction de l’utilisation des pesticides, ce sont les changements les plus profonds de pratiques qui sont les plus efficaces. Les possibilités d’économie sont très nombreuses, mais au total elles restent relativement modestes sauf à envisager des baisses des rendements. Pour les productions végétales, des pistes existent : modification des assolements et des techniques culturales avec une réduction du nombre de passages d’engins grâce à l’extension des cultures sans labour et des semis directs, développement des cultures de légumineuses enrichissant le sol en azote, voire réduction des cultures irriguées. « En moyenne, un hectare de céréales demande 100 litres de fuel dont 48 litres sont utilisés pour le labour », souligne Gilles Bazin. « Travail réduit du sol, nouveau matériel, banc d’essai moteur. Beaucoup de choses se font déjà sur les économies de fuel », indique Philippe Touchais. Les chambres d’agriculture notamment proposent depuis cette année, dans le cadre de leur réforme Terres d’avenir, une offre mutualisée de conseil sur les économies d’énergies.

Intensification
D’importantes économies sont aussi possibles en élevage : fabrication des aliments à la ferme, réduction des transports, utilisation des co-produits issus des biocarburants, utilisation d’énergies renouvelables (bois-énergie, biogaz). Mais pour Gilles Bazin, « cette réduction sera limitée par la hausse des prix agricoles qui pousse à l’intensification ». Les prix des énergies fossiles semblent bien partis pour rester élevés. Et d’autres événements pourraient encore venir renchérir la facture des agriculteurs. La Commission européenne a notamment proposé le 13 avril dernier une révision de la législation communautaire sur la taxation de l’énergie qui prévoit d’instaurer une taxe carbone de 20 euros par tonne de CO2 émise et de n’autoriser la défiscalisation sur les carburants agricoles qu’en contrepartie d’engagements d’efficacité énergétique. Si elle était adoptée, cette législation entrerait en vigueur début 2013. Une raison de plus pour les agriculteurs de s’engager rapidement vers une meilleure indépendance énergétique.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.