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Jean-Philippe Puig (Sofiprotéol) « Développer une filière sur des critères qui ne soient pas uniquement financiers »

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Jean-Philippe Puig, le nouveau directeur général de Sofiprotéol depuis le 24 avril, est persuadé que ce modèle d’institution d’investissement est le meilleur. « Stabilité de l’actionnariat, réinvestissement systématique des résultats : c’est ce qui permet, dit-il, d’avoir un groupe avec une vision à moyen et long terme pour développer une filière sur des critères qui ne soient pas uniquement financiers. » Le successeur de Philippe Tillous-Borde, l’homme qui a bâtit ce fonds industriel et financier de la filière oléoprotéagineuse et qui restera conseiller du président Xavier Beulin, a fait toute sa carrière au sein du groupe Pechiney. C’est un homme d’industrie mais aussi un habitué des négociations avec les politiques. Interview.

Comment décririez vous votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je suis un chimiste de formation. Puis je suis entré très jeune chez Pechiney et dans la filière aluminium où j’ai passé 28 ans. J’y ai démarré dans la recherche avant que de rejoindre des unités opérationnelles ce qui m’a permis de devenir directeur d’usines, d’abord à Gardanne, l’usine historique du groupe, puis en Grèce, en Australie, où j’ai fait davantage de développement, de contrôle financier, de gestion d’entreprise. Une période pendant laquelle j’ai appris à gérer ces énormes paquebots que sont ces usines. Je suis revenu à Paris en 2002, dans un premier temps comme responsable des ventes de technologies, ensuite comme patron de l’amont du groupe, c’est-à-dire de l’activité bauxite et alumine. Après le rachat par le canadien Alcan, j’ai eu la responsabilité, en 2008, de l’Europe, du Moyen Orient et de l’Afrique.

Vous êtes donc un homme d’industrie et des matières premières internationales. Or, Sofiprotéol, ce sont aussi des activités financières, un portefeuille assez diversifié d’activités, des produits grand public…
Depuis une dizaine d’années, je m’occupe des fonctions de direction, ce qui implique aussi des activités financières, commerciales, marketing. Toutes choses assez proches des métiers de Sofiprotéol. D’autre part, en ce qui concerne les ventes de technologies ou, en tant que responsable de développement, j’ai eu l’occasion de faire des acquisitions ou des ventes d’activités ce qui, en termes d’analyse financière n’est pas très éloigné de l’activité de Sofiprotéol. Vous savez, le passage chez Pechiney est manifestement un bon cursus de formation, si l’on en juge par le parcours des dirigeants qui en sont issus, et qui sont aujourd’hui à la tête de grandes entreprises comme Michelin, PSA, Alstom. Pechiney, c’est aussi une pépinière en matière d’innovation et c’est un point commun partagé avec Sofiprotéol.

Avez-vous une attache agricole dans votre famille ?
Mon grand-père, du côté de ma mère, était agriculteur dans le Tarn-et-Garonne. Il produisait du chasselas, un peu de vin de Cahors. L’exploitation a été reprise par un oncle.

Quelle est votre analyse sur ce dont a besoin l’agroalimentaire aujourd’hui ?
Je n’ai pas encore d’analyse sur l’agroalimentaire d’aujourd’hui car je ne suis vraiment dans ce métier que depuis trois mois. Mais j’observe la qualité de ce qui se fait chez Sofiprotéol, dans tous les domaines, de l’alimentaire à l’energie et la chimie renouvelables. Regardez le projet magnifique qu’est P.I.V.E.R.T (1). Un tel projet de recherche sur la biomasse oléagineuse n’a rien à envier à ce qui se fait par ailleurs dans le même domaine. Même remarque en ce qui concerne l’alimentation animale ou Lesieur, en matière de marketing et de recherche-produit. Sofiprotéol n’aurait pas pu se développer comme il l’a fait s’il n’avait pas pu s’appuyer sur une forte compétence en matière d’innovation notamment. Depuis plusieurs mois, j’ai fait le tour des activités du groupe et j’ai vraiment été frappé par la qualité des personnes et de ce qui s’y fait. Les gens veulent continuer à faire progresser l’entreprise.

Lesieur, Glon, l’accent doit-il être mis sur la recherche et l’innovation ou sur le marketing et le commercial ?
Un peu des deux. Clairement les deux pour Lesieur. Dans la filière chimie c’est plus particulièrement la recherche et développement.

L’agroalimentaire attirait facilement des capitaux dans les années passées. Aujourd’hui, c’est moins le cas et ce sont les agriculteurs qui prennent le contrôle de grands groupes à l’agroalimentaire pour pérenniser leurs débouchés. Sofiprotéol en est une preuve. Faut-il aller encore plus loin dans cette direction ?
Une des raisons qui m’ont fait rejoindre le groupe c’est ce modèle très intéressant. Une entreprise avec une base agricole forte, capable d’avoir une stratégie à long terme en évitant d’être obnubilé tous les ans par le niveau du cash-flow. Beaucoup d’entreprises vont se rendre compte que c’est ce type de modèle qui permet de se développer. Stabilité de l’actionnariat, réinvestissement systématique des résultats : c’est ce qui permet d’avoir un groupe avec une vision à moyen et long terme pour développer une filière sur des critères qui ne soient pas uniquement financiers. Même si le financier n’est pas absent, loin de là. Aujourd’hui, il y a certaines entreprises qui sont, dans des secteurs tels que l’informatique ou internet, comme le miroir aux alouettes, à présenter des promesses de résultats fabuleux. On en reparlera dans 5-10 ans.
Je pense qu’une société comme Sofiprotéol, dans l’agro-industrie et l’agroalimentaire, peut attirer des capitaux. La rentabilité n’est pas la même que celle des start-up d’Internet, mais c’est de la rentabilité assurée sur le moyen et long terme.

Vous arrivez aussi dans un domaine très politique. Vous y êtes prêt ?
J’étais également dans ce type d’univers assez politique chez Pechiney. L’aluminium est fortement lié au monde de l’énergie qui est très politique. L’aluminium ne peut survivre dans un pays que s’il y a une volonté politique de développer la filière. L’agroalimentaire, c’est pareil. Elle a besoin d’une telle volonté.

Vous pensez que la volonté politique existe encore pour développer l’agroalimentaire ?
Oui. J’en suis persuadé.

En même temps, il y a beaucoup d’incertitudes politiques : la réforme de la Pac, l’évolution de défiscalisation des biocarburants… Arpenter les couloirs de ministères ne vous fait pas peur ?
C’est ce que j’ai fait une grande partie de ces dernières années sur les sujets énergétiques et de gaz à effet de serre. Et puis, ces relations politiques, j’ai dû les assumer en France mais aussi dans pas mal de pays étrangers et auprès de la Commission européenne.

L’agriculture française, via Sofiprotéol par exemple, doit-elle davantage investir en Afrique ?
On a déjà investi de manière importante sur le pourtour méditerranéen. L’Afrique sub-saharienne est une région intéressante, on y est un peu présent et on a quelques projets sur lesquels il est trop tôt de s’exprimer. Toute la question est de savoir où, précisément, et à quel rythme y investir. Mais il est sûr qu’on est très attentif à ce qu’on peut y faire.

Vous allez travailler dans le domaine des biocarburants. Or, c’est une activité qui, après avoir présenté des solutions environnementales, est maintenant critiquée par les écologistes au nom du bilan carbone. Comment réagissez-vous à ces critiques ?
Les biocarburants sont un excellent exemple de ce qu’on a pu réussir en France. N’oubliez pas qu’ils ont été développés sur des terres qui représentent une part minime des surfaces agricoles et sur les jachères notamment. Il y a eu de la recherche, de l’investissement, du développement industriel ce qui a permis de développer cette filière. Elle a un beau devenir mais tout est dans la manière dont on explique les choses au grand public. On doit progresser sur la communication pour expliquer les retombées positives de cette filière. Il faut des arguments simples, directs, facilement compréhensibles. Les écologistes ont sans doute été plus efficaces que nous de ce point de vue. Il faut montrer à quel point cette filière a permis de réduire la facture énergétique mais aussi, on ne le dit pas assez, la facture en protéines végétales destinées aux animaux d’élevage. Passer en France de 75% d’importation de protéines végétales à 45% seulement, c’est un énorme progrès sur lequel il faut insister.

Pensez vous qu’après le 6 mai le soutien à cette filière restera ce qu’il est ?
En tout cas, l’objectif européen de favoriser les énergies renouvelables dans les transports, avec la Directive EnR, existe et ne sera pas changé pour autant. Alors, pour l’atteindre, soit on importe, soit on produit des biocarburants en Europe. A tous points de vue, il est préférable de produire en Europe et notamment en France où on a beaucoup de ressources à faire valoir. La question du transfert des terres s’y pose beaucoup moins qu’ailleurs.

Vous vous fixez des objectifs à la tête de Sofiprotéol pour y imprimer votre marque ?
Je n’arrive pas dans un groupe en difficulté. Au contraire, Sofiprotéol fonctionne bien, avec un développement sain, bien géré. Evidemment, il y aura des petites modifications, vous le verrez. Chacun met en place son style de management et de mode de fonctionnement. Cela s’inscrira dans la continuité de l’existant.

(1) Projet de bio-raffinerie des plantes oléagineuses en Picardie

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