Agra alimentation : Où en sont les relations entre filière sucrière et industrie chimique ? Cela fonctionnait assez bien quand même jusqu’il y a peu. Que s’est-il passé ?
Jean-Louis Barjol : En effet nous avions un système qui a bien fonctionné jusqu’à la réforme de la politique sucrière de l’Union en 2006 au terme de laquelle l’UE a décidé de réduire sa production sous quota d’un tiers et de basculer d’une situation d’exportateur fortement excédentaire à une situation déficitaire d’importateur net. Dans ce contexte elle a décidé d’arrêter de verser des restitutions à la production à son industrie chimique et a invité celle-ci à passer contrat avec la filière sucrière européenne pour du sucre en dehors du quota à un prix librement négocié. Pour l’industrie chimique habituée à « taper dans le tas » de la production communautaire excédentaire et à pouvoir aligner chaque jour son prix d’achat de sucre sur le prix mondial du sucre grâce aux restitutions à la production, le choc a été plutôt rude. En effet puisque les betteraves se sèment en mars/avril de l’année « n », se récoltent de septembre de l’année « n » à décembre de l’année « n+1 » pour faire aussitôt du sucre qui est ensuite vendu jusqu’en octobre de l’année « n+1 », l’industrie chimique s’est trouvée confrontée à la nécessité d’annoncer dés le mois de mars de l’année « n » ses intentions d’achat de sucre sur la période septembre « n » à octobre « n+1 » en quantité et en prix pour que l’agriculteur puisse prendre sa décision de semis et plante des betteraves plutôt que des céréales.
Comment ont réagi concrètement filière sucrière et industrie chimique face à cette nouvelle donne ?
Pendant deux campagnes (2006/2007 et 2007/2008) l’industrie chimique n’a pas voulu jouer ce jeu ou du moins pas complètement. Or, elle a pu bénéficier du retard dans l’application du programme de réduction de la production communautaire de sucre du quota et de sa conversion réglementaire en sucre excédentaire hors quota. Depuis le 31 mars 2008 on sait qu’à partir de la campagne 2008/2009 l’industrie sucrière aura atteint 94 % de l’objectif de réduction de production de sucre sous quota que l’UE lui avait accordé. Il n’y aura donc plus d’excédent prévisible de production de sucre sous quota.
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« Un bateau de sucre, ça se commande à l’avance »
En dépit de cette nouvelle donne, l’industrie chimique a une nouvelle fois marqué sa réticence pour passer contrat en mars 2008 et pour indiquer ce que seraient ses achats de sucre (en quantité et prix) pour la période octobre 2008 à septembre 2009. Elle a donc invité la filière sucrière européenne à prendre le risque d’un semis de betteraves hors quota sans contrat. Or dans un contexte de perspective de prix mondial du sucre relativement faible, comparé aux perspectives de prix mondial des céréales, il n’est pas facile de convaincre les agriculteurs de semer sans engagement de prix. Par ailleurs sans engagement de débouchés, les sucriers sont réticents à passer contrat avec les agriculteurs, puisque le sucre produit au-delà des quotas est interdit de vente avant un an sur le marché communautaire.
Devant cette situation un peu confuse, la Commission européenne est intervenue en suggérant l’instauration d’un contingent tarifaire pour la campagne 2008/2009. Comment celui-ci est-il apprécié au niveau de l’industrie sucrière ?
La Commission veut croire avoir trouvé la solution pour la campagne 2008/2009 en offrant la possibilité à l’industrie chimique européenne d’importer jusqu’à 400.000 tonnes de sucre sans droit de douane depuis le marché mondial et en donnant à la filière sucrière européenne la possibilité d’exporter jusqu’à 700.000 tonnes de sucre qu’elle produirait au-delà de son quota. Le moment venu, il sera intéressant de voir comment l’industrie chimique va passer ses contrats car un bateau de sucre ça se commande un peu à l’avance et ça demande une certaine logistique. Côté filière sucre, les données de semis de betteraves ne sont pas entièrement connues à ce jour mais il se pourrait qu’il reste au début de la campagne 2008/2009 un excédent disponible de stock de sucre accumulé depuis le lancement du nouveau régime en 2006. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’à partir de 2009/2010 ou bien les industries sucrières et chimiques européennes auront su se mettre autour d’une table de négociation commerciale pour s’adapter - avec 3 ans de retard !- au nouveau régime sucre ou bien l’industrie sucrière européenne aura perdu le débouché de plus de 500.000 tonnes de sucre qu’elle avait jusqu’à présent et l’industrie chimique européenne se sera tournée vers l’externalisation de son approvisionnement. On en est là pour le moment.