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Prospective agroalimentaire Double appel au citoyen

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L’avenir de l’agroalimentaire s’invitera-t-il dans la campagne présidentielle ? Telle qu’elle est partie, il y a peu de chance. Et pourtant il y aurait matière comme le montrent simultanément et sur des registres bien différents un livre d’humeur écrit par le président d’Euralis et un imposant travail d’évaluation et de prospective commandé par le Sénat. Qu’il y ait convergence dans les approches mérite d’autant plus qu’on s’y arrête. « Humeur», le mot est faible pour dire ce qu’a voulu hurler sur les toits Christian Pées dans . Géographe de vocation devenu agriculteur par accident, le dirigeant coopératif a les mots qui font mouche pour montrer au grand public les vrais enjeux de son métier… non pour lui mais pour la société. Il nous l’explique dans l’interview qui va suivre : nos concitoyens ne savent pas ce qu’il leur en coûterait de perdre une souveraineté alimentaire si chèrement acquise hier et menacée aujourd’hui par deux idéologies dominantes qui ont fait le vide autour d’elles. Les pistes qu’ouvre ce livre ne sauraient laisser indifférents les stratèges de l’industrie alimentaire. Pas plus que celles du rapport Godin qui en sont l’écho involontaire sur le système alimentaire français dans son contexte mondial (2).

L’arme alimentaire, l’avoir ou pas

En direct avec Christian Pées, Président d’Euralis Premier groupe coopératif du Sud-Ouest (3100 salariés, 850 M EUR de CA, dont 343 M en activités d’aval avec Euralis Gastronomie)

Agra alimentation : Vous vous insurgez dans votre livre parce que le formidable potentiel agroalimentaire qui est le nôtre serait bradé sans coup férir. Avec quels arguments ?

Chr. Pées : Je pars d’un constat : l’agriculture, que ce soit en France ou ailleurs, est face à un double défi de première importance, nourrir 9 milliards d’humains dans un proche avenir (2050) et contribuer à la production d’énergie alors même que le potentiel agricole de la planète est plutôt en régression, notamment là où la démographie est galopante. Or, contrairement aux idées reçues on n’est pas en surproduction : quand bien même on rectifierait la très mauvaise répartition géographique de l’offre par rapport à celle des besoins, il faudra en rabattre sur leur satisfaction globale. En revanche, on sait bien qu’on ne pourra pas réaliser cet énorme chantier avec les méthodes des 30 Glorieuses étant donné le problème environnemental qui s’est révélé depuis et qui s’impose maintenant.

Or, que nous propose-t-on ? On reste coincé entre deux courants de pensée que je baptise, en caricaturant un peu, le courant « alter » et le courant ricardien. Le premier voudrait une agriculture de proximité comme celle de grand-papa, mais sans voir que si on la mettait en place elle ne pourrait nourrir au mieux que 3 milliards d’habitants et, de toute façon, elle serait incompatible avec l’organisation de nos sociétés, avec notre urbanisation, etc. Et il faudrait m’indiquer quels sont les 5 milliards d’humains qu’on veut éradiquer.

En face, la vision ricardienne, ou ultra-libérale, veut aboutir pour la planète agricole à spécialiser des zones avec des productions intensives dans lesquelles on ne respectera aucune de nos normes qualitatives, environnementales, sociales auxquelles nous sommes si attachés en Europe. Et cela ne fonctionnerait que dans un monde unifié, et pacifié grâce à une sorte de gouvernement mondial. Mais dans le monde réel je vois plutôt le nombre de pays augmenter, et les conflits régionaux aussi, sans parler des menaces terroristes.

Un débat confisqué

Ce que je ne supporte pas, c’est que ces deux courants confisquent le débat. Pour l’heure, le courant alter recueille plutôt la sympathie des Français et le second sert de répulsif, pas seulement d’ailleurs dans le milieu agricole qui, lui, sent combien il recèle de dangers.

En attendant, on ne décide plus rien concernant les enjeux véritables. Exemple, avec les OGM, le train est déjà passé et on l’a raté. Par rapport aux Américains, notre effort de recherche était en 2000 dans un rapport de 1 à 4, il n’est plus que de 1 à 40, cela me révolte.

Avec ces deux courants, on est en pleine idéologie, sans regarder ce que cela peut donner comme résultats réels. Voyez ce que devient la production à Cuba, c’est presque du bio, contraint par l’enserrement de l’île. Veut-on manquer à ce point ? En face, nos ultra-libéraux qui ont mené la danse à l’OMC et dans les évolutions de la PAC n’ont jamais dressé le bilan de ce que cela donnait. Ils ne pratiquent que la fuite en avant

Et cela provoque mon cri de colère dans un livre qui sort, ce n’est pas innocent, en début de campagne électorale car c’est le moment pour le citoyen de dire ce qu’il veut.

Il ne semble pas que les dirigeants de la profession aient dit grand-chose, en tout cas l’industrie agroalimentaire n’a pas dit « casse-cou » à propos de l’OMC…

J’en suis bien conscient, mais notez qu’au Medef, au cours du dernier Round, il y a quand même eu une mutation : au début, on l’entendait dire aux agriculteurs « arrêtez de tout bloquer avec vos histoires, car si on pouvait disposer de matières premières beaucoup moins cher à l’importation pour les transformer chez nous, on serait gagnant ». Mais les patrons ont fini par se rendre compte que cela ne marche pas comme ça, que là où il n’y aura plus d’agriculture, il n’y a aura plus non plus d’agroalimentaire, ce qui reviendrait à tirer un trait sur le plus gros chiffre d’affaires de notre secteur industriel (et notre troisième employeur). Là où il y aura une agriculture, il y aura de l’agroalimentaire. Je reviens du Brésil où se construit un énorme chantier en plein Mato Grosso, avec un abattoir de porc de 2,5 millions de têtes et un autre immense pour du poulet avec des ateliers de découpe et de transformation bien qu’il n’y ait pas un cochon ni un poulet à 1000 km à la ronde, mais c’est parce que des élevages seront créés ensuite. Chez nous, étant donné les problèmes de transport, on ne peut faire autrement. Une industrie alimentaire off-shore, seule dans un désert, ne marcherait pas !

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On a cru un moment que la spécialisation des régions du monde sur la base de soi-disant avantages comparatifs cantonnerait à des activités de main d’œuvre les pays émergents (exemple, les tee-shirts en Asie) et on ne devait pas s’inquiéter… mais on voit bien que c’est tout le textile même à valeur ajoutée qui peut y être fabriqué. Et l’Inde, par exemple, prend déjà une part importante des activités high tech, électronique ou informatique…

Votre scénario 2013 avec une agriculture qui a basculé du côté ultra-libéral met la nôtre, dites-vous, sur une voie de garage. C’est un plaidoyer pro domo…

Si je m’insurge, ce n’est pas simplement parce que je suis agriculteur. On nous dirait comme hier aux mineurs, « nous n’avons plus besoin de vous », je réagirais bien sûr. Mais là il s’agit de bien plus que mon job. C’est plus complexe, c’est l’ensemble de mes concitoyens qui vont y perdre, et à qui je veux faire comprendre ce qu’ils risquent : ils ne trouveront guère supportable de perdre notre indépendance alimentaire, ils ne pourront plus exiger nos normes actuelles, ni faire la fine bouche sur la qualité des aliments importés ni se prémunir contre des sautes de prix. On voit déjà ce que veut dire la dépendance énergétique. Il y a là un véritable choix culturel : avec quoi vont se nourrir les 85 % de Français qui ne pourront se payer le luxe de manger bio ou de n’avoir que des produits de terroir ? Avec des produits venus d’ailleurs, produits selon des méthodes mêlant dumping qualitatif, social et environnemental. Ce n’est absolument pas vertueux…

C’est même criminel quand on dispose d’autant d’espace et d’atouts naturels – avec une densité humaine plutôt faible – de renoncer à exploiter notre potentiel alors que bien des pays sont en situation inverse et ne pourront subvenir à leurs besoins alimentaires.

Vous prôneriez une politique industrielle agroalimentaire alors ?

Il faut une politique, une vraie vision du sujet. Or, les problèmes agricoles et agroalimentaires jusqu’à nouvel ordre comptent pour zéro dans la campagne électorale. Et je ne crois plus que le projet agricole d’un pays puisse n’être défini que par les agriculteurs. On l’a peut-être fait à une certaine époque, mais désormais c’est au consommateur et au citoyen de savoir dire ce qu’il veut. Et aux politiques d’arbitrer les modalités, de mettre les moyens, d’obtenir les inflexions nécessaires. C’est pourquoi mon livre voudrait servir à interpeller le citoyen pour qu’il fasse pression sur le politique.

Cette triple expertise (agriculteur/citoyen/politiques) est nécessaire pour bâtir le projet. C’est ce qui m’amène souvent à batailler avec mes collègues sur le thème « cessons de cogiter en interne entre professionnels, comme nous l’avons fait dans le passé ».

Vos organisations professionnelles n’ont donc pas joué leur rôle auprès du public comme forces de proposition ?

Je me suis battu au sein de Coop de France mais nous avons passé plus de deux ans enfoncés dans des problèmes d’organisation, que d’aucuns refusaient de faire évoluer. Ce temps perdu a été une de mes motivations pour écrire ce livre. Mais j’espère que les choses vont changer…

Diriez-vous qu’il faut faire admettre aux Français de payer plus cher demain pour se nourrir ?

Aujourd’hui, ils paient leur alimentation moins cher que son coût mais en en payant une partie par l’impôt. Les prix pratiqués depuis un moment ne correspondent plus du tout à la valeur des choses. Et il en va de même partout dans le monde, même le Brésil se met à subventionner les producteurs de soja. A ceux qui nous reprochent de ne pas payer l’eau au même prix que le reste de la population, je réponds que sinon on n’approvisionnerait pas le pays aussi bon marché. On nous demande aujourd’hui de bonifier nos pratiques, par exemple à l’égard de l’eau. Soit, mais on ne fournira plus nos produits au même prix. Un industriel le pourra, un temps peut-être, en tordant un peu plus le cou à tel ou tel de ses partenaires ou en allant chercher sa matière première au Brésil. La limite, c’est que des mesures sociales ou écologiques finiront aussi par s’imposer ailleurs que chez nous.

Il faut dire aussi qu’à force d’étrangler le maillon voisin dans une filière, on détruit de la valeur, c’est ce contre quoi lutte un groupe coopératif comme Euralis. De même la performance d’un distributeur comme Tesco tient à ce qu’il a intégré la logistique. L’essentiel de la valeur est à chercher en allant au plus près du consommateur.