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Ghais Zriki, ingénieur de recherche au CTIFL Drosophila suzukii : l’insecte stérile pourrait être déployé « dans 4 à 5 ans »

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Les producteurs de cerises se sentent esseulés pour lutter contre la mouche des fruits Drosophila suzukii, depuis l’interdiction d’utiliser l’insecticide phosmet le 1er novembre. Une nouvelle méthode de lutte biologique semble pourtant prometteuse : la technique de l’insecte stérile (TIS). Presque au point contre Drosophila suzukii, les premiers essais expérimentaux chez des producteurs de fraises ont commencé fin avril. La TIS a déjà fait ses preuves pour d’autres ravageurs (carpocapse, mouche méditerranéenne), mais son déploiement contre Drosophila suzukii dépend d’un travail multi-acteurs.

La technique de l’insecte stérile (TIS) contre Drosophila suzukii est-elle au point ?

On est toujours en phase expérimentale. La TIS contre Drosophila suzukii est presque au point, mais elle n’est pas encore mise en œuvre dans les programmes de lutte intégrée. Je pense qu’un déploiement à grande échelle est envisageable dans les vergers de cerisiers dans quatre à cinq ans. Car d’ici un ou deux ans, on pourra faire les essais TIS terrain à échelle suffisante pour cette production arboricole, si on a le soutien financier pour produire des mouches stériles en quantité suffisante.

Vous allez bientôt tester la TIS chez des producteurs…

La première expérimentation dans des conditions opérationnelles a commencé fin avril, chez quatre producteurs de fraises dans le Gard. Nous ferons des lâchers inondatifs, réguliers et séquentiels de mouches stériles dans les tunnels de fraisiers, dès l’apparition des fruits tournants et jusqu’à la fin de la saison.

Les mâles stériles lâchés en abondance entrent en compétition avec leurs homologues sauvages pour s’accoupler avec les femelles fertiles, qui par conséquent produisent des œufs inviables. Cela cause l’interruption du cycle de développement et l’enrayement de la croissance de la population sauvage.

Cette expérimentation est réalisée en collaboration entre le CTIFL et le centre de biologie pour la gestion des populations (CBGP) de l’Inrae, dans le cadre du projet « SuzuKIISS : ME Ecophyto maturation ».

Quel est le rôle du Ctifl dans ce projet « SuzuKIISS : ME » ?

Le Ctifl est responsable du volet expérimental. On produit les mouches par élevage semi-massif dans un milieu nutritif artificiel. La stérilisation des mouches par irradiation ionisante est réalisée au centre CEA de Marcoule. On effectue les lâchers, le suivi sur le terrain. Si on arrive à sexer les insectes, on ne lâche que des mâles stériles pour maximiser les chances des femelles de les rencontrer, vu qu’elles s’accouplent moins souvent que les mouches mâles. En 2022, nous avions déjà fait un essai semi-terrain sur fraisiers, en petits tunnels expérimentaux, dans une serre confinée. Les résultats étaient encourageants : après cinq semaines de lâchers, nous avions moins de 10 % de fruits infestés, contre 50 % dans les tunnels témoins (sans introduction de mâles stériles).

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Quelles sont les particularités de la TIS ?

La TIS est une méthode de lutte biologique, appliquée comme méthode clé dans les programmes de lutte intégrée contre le ravageur cible. Elle se pense à échelle d’un territoire, de manière concertée avec les professionnels. On ne peut avoir dans un même bassin des producteurs qui font des lâchers et d’autres non, car [sinon] la TIS ne sera pas efficace. Ce n’est pas tant le risque de dissémination des insectes stériles qui est problématique, mais l’arrivée de mouches fertiles qui ne sont pas vraiment gérées.

La TIS demande beaucoup d’organisation, et des ressources humaines et financières importantes. Il faut déterminer quel bassin de production est concerné, sa surface, produire la quantité d’insectes stériles en conséquence, vérifier la qualité des insectes (c’est-à-dire s’ils sont en forme pour voler, se disperser et trouver leur partenaire sur le terrain), faire des tests de suivi sur le terrain pour vérifier l’efficacité des lâchers et quantifier leurs effets. Par exemple, on s’attend à ce que le ratio insecte stérile/fertile sur le terrain baisse au fur et à mesure des lâchers. Il y a aussi des pratiques à mettre en œuvre en synergie avec les lâchers, comme ramasser les fruits qui sont infestés et les détruire, sinon ils vont former de nouvelles sources d’infestation. Enfin, il faut l’engagement des pouvoirs publics pour faciliter l’obtention des autorisations de lâchers.

Est-ce que la TIS fonctionne ?

Des programmes de lutte intégrant la TIS comme stratégie principale ont démontré que oui. Au Canada, le programme OKSIR contre le carpocapse du pommier a démarré en 1990. Ce programme implique des lâchers de carpocapses stériles sur une zone de 3 400 ha. Depuis son démarrage, il a permis une réduction du taux d’infestation à moins de 0,2 % dans 90 % des vergers de pommiers. Par conséquent, l’utilisation des insecticides contre le carpocapse a été réduite de plus de 96 % dans la région de production.

En Espagne, en 2007, la communauté de Valence a construit une unité de production massive des mouches stériles et a initié un programme de lutte contre la mouche méditerranéenne dans les vergers d’agrumes. Ce programme a permis une réduction de 90 % dans l’application des insecticides et une augmentation dans l’exportation des agrumes de la communauté de Valence.

« La TIS demande beaucoup d’organisation »