Le stockage stratégique est-il la seule réponse pour garantir la sécurité alimentaire ? Au-delà de ces politiques coûteuses, dont l’Europe s’est déjà détournée, une autre piste existe, déjà explorée en Asie : le renforcement des données chiffrées sur les stocks détenus par les acteurs privés ou publics.
Du côté des fondamentaux, rien ne plaide actuellement pour le stockage : les opérateurs semblent avoir compris les leçons des famines de 2008. Ainsi, dans son dernier bilan céréalier, datant de début mars, l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture, la FAO, s’est montrée très rassurante, estimant les stocks de céréales à 866 millions de tonnes, soit un « ratio mondial stock/utilisation au niveau confortable de 30,9 % ».
Pourtant, le doute persiste. Et certains analystes, comme le cabinet Mc Kinsey, dans un récent rapport sur les incertitudes liées au changement climatique, défendent la hausse des capacités de stockage à hauteur de 40 %.
Un outil controversé
Comme le rappelle Gilles Bazin, professeur émérite à AgroParisTech et membre de l’Académie d’agriculture, le stockage peut avoir un coût très élevé. « C’est le stockage qui a fait exploser le budget de la Pac, qui a été multiplié par trois entre 1980 et 1990. » Dès 1992, l’Europe abandonne donc ce type d’outil, et les stocks se réduisent drastiquement : -52 % pour les stocks tous produits confondus entre 1993 et 1994, et -56 % entre 1994 et 1995.
À la même période, avec la création de l’OMC, le stockage est dénoncé comme une distorsion de concurrence. Et c’est justement sur la question du stockage que les discussions s’enliseront quelques années plus tard. « Le cycle de Doha est mort en 2008, quand l’Inde a remis le stockage sur la table, et que les États-Unis leur ont opposé une fin de non-recevoir », rappelle Frédéric Courleux, directeur des études d’Agriculture Stratégies.
L’Europe non plus, à l’époque, n’est pas favorable au stockage indien, qui remet en cause la compétitivité de ses producteurs. La conférence de Bali, fin 2013, se conclut sur un statut quo : les grands exportateurs de céréales acceptent une « clause de paix », en s’engageant à ne pas attaquer les politiques de stockage mises en place avant cette négociation.
Les fourmis et les autres
« La plupart des pays dans le monde n’ont pas désarmé leurs politiques de stockage. L’Inde, la Chine et le Brésil continuent de stocker », nuance Frédéric Courleux. Selon les chiffres du USDA, la Chine détiendrait ainsi aujourd’hui 53 % des stocks mondiaux de blé, soit environ 148 millions de tonnes.
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Mais la céréale principale en Chine demeure le riz. Et sur cette matière première, la république populaire a développé une stratégie spécifique : « Une diplomatie du stockage », comme la décrit Frédéric Courleux.
À l’issue de la crise de 2008, la Chine a ainsi défendu au sein de l’Asean + 3 (pays d’Asie du sud-est, aux côtés de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud) la création d’un outil d’information sur les stocks de riz entre tous les pays membres. « Avec cette transparence sur les stocks, la région a été épargnée par les répliques de la crise de 2010 sur le blé », analyse Frédéric Courleux.
Les leçons de 2008
La crise de 2008, avec son blé à 240 €, et des famines dans le monde entier, a peut-être laissé un héritage qui pourra alimenter les politiques post-coronavirus. « Le G20 en 2011 a mis en place le dispositif de surveillance des stocks mondiaux géré par la FAO, nommé Amis, pour éviter que les gouvernements ne surréagissent », rappelle Sébastien Abis.
Amis, dès le 5 mars, a justement rassuré par un communiqué sur son site internet. « Les réserves mondiales de blé et de riz seront suffisantes pour répondre à la demande mondiale dans l’immédiat », a indiqué l’organisation, appelant à différencier les mouvements de panique localisés dans les rayons, et la réalité des marchés internationaux.
« Les données d’Amis resteront-elles fiables à l’issue de la crise ? », s’interroge toutefois Sébastien Abis, alors que les pays se replient sur eux-mêmes. Pour lui, au-delà du développement de ce système d’information, et d’un éventuel renforcement des stocks, la diversification de nos relations commerciales sera un autre atout pour le renforcement notre sécurité alimentaire. « Cette crise n’illustre pas un excès de mondialisation, mais un excès de sino-mondialisation », estime le chercheur.
Yves Madre directeur de Farm Europe
Le stockage public est un pis-aller. Je nous vois mal aller vers une politique de stocks stratégiques agricoles qui coûtent chers à gérer alors que nous sommes une zone qui produit. Gérer des stocks publics en temps de crise OK. Mais des stocks stratégiques, ce n'est pas crédible.
Ce serait revenir en arrière, avant la réforme de 1992.
Ce qu'il faut à l'Europe ce sont des filières qui ont une capacité à produire et une gestion optimale de l'utilisation des sols afin d'être suffisamment indépendants. Depuis plusieurs années nous faisons du surplace en matière de productivité. C'est dans ce domaine qu'il faut investir plutôt que de remonter des murs. Et l'enjeu sera aussi de se montrer moins naïfs dans les accords de libre-échange que nous négocions avec des pays tiers.
Et si on veut avoir une capacité d'amortissement, il est possible d'aider les filières à investir dans des outils de stockage privé comme cela a été fait il y a quelques années dans la filière céréalière française.