Ils refusent que leurs terres servent à compenser l'agrandissement du port de Dunkerque : des agriculteurs du Nord attendaient des réponses du gouvernement sur ce sujet polémique, au congrès de la FNSEA dans la cité maritime. Marc Fesneau a promis de trouver d’« autres solutions ».
« On va faire en sorte que ce ne soit pas les agriculteurs qui paient l’addition » : le ministre de l’Agriculture a lâché du lest le 28 mars à propos de l’extension du port de Dunkerque. Les compensations environnementales sont l’objet d’un bras de fer. Pour répondre au développement du trafic des porte-conteneurs et rester compétitif, le port prévoit dans le cadre du projet Cap2020 de doubler la superficie d'un bassin, de construire 2 km de quais et de nouveaux entrepôts logistiques. En outre, le port accueille les nouvelles gigafactories qui fabriqueront des batteries pour véhicules électriques. En tout, selon les agriculteurs et la Safer, les projets en cours vont nécessiter de trouver 1 500 ha à rendre à la nature, la loi imposant de compenser ainsi les atteintes à l'environnement entraînées par ces projets. Si environ 150 ha proviendraient de friches portuaires, le reste de la compensation se ferait sur des terres agricoles, en indemnisant les exploitants.
Un scénario remis en cause par Marc Fesneau. « Nous avons commencé un travail avec le préfet pour chercher des solutions autres que des compensations sur le monde agricole », a-t-il déclaré. L’idée est aussi de « regarder si des compensations n’étaient pas possibles à l’extérieur du territoire ». « On peut se féliciter qui y ait de la réindustrialisation à Dunkerque, mais elle ne doit pas se faire au détriment de l’agriculture. Ce serait envoyer un signal contreproductif. La logique c’est que l’on ne vienne pas contraindre un territoire. Et c’est valable dans cette région comme dans d’autres ».
« Double peine »
Les aménagements du port maritime « vont profiter à la France entière. Pourquoi l'agriculture du petit secteur de Dunkerque devrait payer toute l'addition ? », interroge Denis Bollengier, co-président de la FDSEA de l'arrondissement de Dunkerque, craignant qu'une cinquantaine d'exploitations perdent des surfaces cultivées.
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En février, des agriculteurs ont défilé en tracteurs pour protester contre la « double peine » des compensations, qui s'ajoutent selon eux à l'éviction prévue d'agriculteurs exploitant des terres appartenant au port. Les mesures compensatoires sur des parcelles agricoles se traduisent par la conversion d'une culture en prairie, la plantation de haies ou encore du pâturage extensif, explique le ministère de l'Agriculture sur son site. Les services de l'Etat ne confirment pas les surfaces nécessaires. Mais selon le projet stratégique 2020-24 du port, le seul projet Cap2020 implique « la destruction de 350 ha de surfaces cultivées, 180 ha de zones humides (...) et 60 ha au maximum de surfaces naturelles ». En mai 2023, l'Autorité environnementale avait rendu un avis très critique, jugeant l'étude d'impact de Cap2020 « médiocre » et déplorant « une artificialisation de surfaces agricoles et naturelles considérable ».
Pression foncière
Pour Hubert Bourgois de la Safer des Hauts-de-France, l'objectif de convertir 1 500 ha est « impossible à atteindre compte tenu des contraintes » de ce territoire où l'agriculture est déjà en concurrence avec les industries et l'urbanisation. « Il y a une tension énorme, et on n'est qu'au tout début », prévient-il. « Nos exploitations sont en cours de reprise par des jeunes. Si on leur enlève 10 à 20 % de leur surface, ils n'y arriveront pas », s'inquiète Laurent Declercq, représentant de la FNSEA du canton de Gravelines-Bourbourg. Cet éleveur de porcs souligne que les exploitants de cette zone très dense en industries subissent déjà de nombreuses servitudes : conduites d'eau, de gaz, lignes haute tension. « On ne peut pas dire à la fois "je veux renforcer la souveraineté industrielle" et mettre à mal la souveraineté alimentaire », s'agace M. Bollengier, citant pommes de terre, chicorée mais aussi lin textile parmi les cultures menacées.
Les agriculteurs aimeraient que les compensations soient réparties sur toute la France, quand la loi prévoit qu'elles soient réalisées à proximité du site endommagé. Ils proposent aussi des alternatives locales, comme le renforcement des dunes du littoral. Le député Horizons (majorité) du Nord Paul Christophe appelle de ses voeux un changement de doctrine pour les compensations environnementales, en permettant de payer plutôt que renaturer. « Les services de l'Etat ont tendance à se fermer sur une lecture en hectares, alors que la loi prévoit à mon sens un chiffrage en euros des mesures compensatoires », souligne-t-il.