Des mots jugés inacceptables, puis des actions musclées dans les laiteries, et demain des marques dénoncées dans les magasins comme « non équitables » : les producteurs de lait ne vont réussir à ce train là qu’à braquer les industriels et même les dirigeants des groupes coopératifs. Avant que la tension ne monte encore d’un cran, l’interprofession – modèle dont se targuait la filière lait en France est tombée en panne dans le courant de l’été et toute la question est maintenant de savoir comment la remettre en marche. D’urgence.
Le premier vœu des entreprises de transformation – et Lactalis n’est pas la dernière à le clamer haut et fort – est que chacun revienne négocier pour trouver une formule nationale qui rendrait la fixation du prix du lait moins conflictuelle et pour éviter surtout une catastrophe économique en chaîne susceptible de gagner toutes les catégories de produits laitiers. Enfin, conscient de la gravité de la crise, le ministère de l’Agriculture offre maintenant ses bons offices, et nomme un médiateur...
Les actions des producteurs se sont multipliées depuis la fin août dans beaucoup de régions, s’inscrivant clairement « dans une logique de crise, qui hélas était largement prévisible », comme l’a remarqué la semaine dernière le président Budin au nom des coopératives laitières (FNCL).
Les blocages de laiteries et de camions laitiers ont été nombreux dans l’Ouest (sauf le Finistère où la fédération des producteurs a préféré porter plainte contre les entreprises « pour vol »), mais aussi dans le Sud-Ouest et dans l’Est, en réaction à la baisse de 3 % en moyenne du prix du lait décidée par les transformateurs depuis juillet (voir encadré). En effet, en dépit de l’accord du 28 mai sur de nouvelles modalités de fixation du prix du lait, les producteurs n’ont jamais avalisé la baisse supplémentaire réclamée par les industriels pour le troisième trimestre.
Première à réagir, la FNIL a déploré dans un communiqué les « affirmations diffamatoires » de la FNPL et son discours « indigne des relations interprofessionnelles bâties depuis de longues années » alors même que « la baisse du prix du lait sur les deux premières années de la nouvelle PAC sera plus que compensée par l’aide européenne de 12 euros/litres au titre de 2004 et de 24 euros versés en 2005 aux producteurs ».
Un médiateur pour en sortir
« Pour sortir de la crise, il faut remettre à plat l’accord qui permettait jusqu’à présent de fournir une recommandation nationale d’évolution du prix du lait », a expliqué de son côté la FNCL devant la presse le 1er septembre, préconisant la mise en place d’un système de régulation interne à la profession destiné à remplacer les mécanismes de soutien européens appelés à être démantelés.
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Pour Gérard Budin, président de la Fédération des coopératives (et président de Sodiaal), la régulation des marchés « doit être appréhendée au niveau national de l’interprofession » réunissant les entreprises coopératives, les industries privées et les producteurs. Il s’agit, selon lui, de trouver des solutions permettant notamment de limiter autant que possible les baisses du prix du lait aux producteurs. La FNCL dit, comme ses collègues du privé, travailler sur ces questions « pour permettre un rendez-vous politique entre les trois familles le plus rapidement possible ».
Si les transformateurs se disent partisans du dialogue, les producteurs prônent également le retour à une formule interprofessionnelle qui s’applique au plan national, mais en attendant ils privilégient quand même l’épreuve de force avec des actions de terrain. Tout concourt donc à une intervention des pouvoirs publics, ne serait-ce qu’en prévision de la visite du Premier ministre auprès des éleveurs réunis au salon SPACE à Rennes la semaine prochaine… C’est en ce sens que Dominique Bussereau vient de nommer un médiateur en la personne de Jean-Daniel Besnard, l’ancien directeur de l’Onilait, pour apporter son expertise aux trois familles de l’interprofession. Mais en prévenant que tout accord devra rester purement interprofessionnel sans que l’Etat ne soit partie prenante.
Approches purement techniques
Alors que les campagnes s’agitent de plus en plus, les fédérations n’en sont qu’au stade des réunions techniques afin d’inventorier « le plus largement possible » les solutions. Pour le secrétaire général de la FNCL, Dominique Chargé (Terrena), c’est un préalable nécessaire avant d’entamer des négociations au niveau politique. Si la coopération ne semble plus croire à la logique d’un prix moyen du lait négocié à Paris, elle cherche quand même un accord applicable partout pour éviter que les disparités des prix actuellement payés aux producteurs ne créent de nouvelles distorsions de concurrence entre transformateurs. Parmi les idées qu’a évoquées la FNCL figure celle d’un fonds de régulation qui rejoint une proposition de la Fédération des producteurs en juillet dernier. D’ici décembre, cette formule de péréquation devra être validée, estiment les coopératives qui y voient le moyen de payer le lait à un prix correct même quand les débouchés sont mal valorisés. Mais ce fonds serait-il constitué par les producteurs, abondé par les entreprises ou l’Etat ? ce sont là encore autant d’inconnues. En tout cas, la FNCL pense qu’il sera « eurocompatible» et que le ministère de l’Agriculture aura à cœur de faciliter les choses.
Réalité économique « implacable »
La coopération table en tout cas sur une « avancée réelle dans les esprits » puisque la FNPL proposait dès juillet un prélèvement de 3 euros/1000 litres pour commencer. Forcément soucieuse de se ménager les bonnes grâces des producteurs, la Coopération laitière s’est longuement expliquée sur la genèse de la crise et sur la nécessité d’une régulation nationale suite aux mesures de dérégulation européennes. La crise est tout entière due à la façon dont a été menée la réforme de la PAC de juin 2003 : en remplaçant l’aide versée aux entreprises qui était centrée sur les produits industriels (beurre-poudre) par une aide versée aux producteurs pour l’ensemble du lait français, Bruxelles a mis à mal certaines entreprises et déstabilisé peu à peu tous les marchés. Les formules trouvées jusqu’ici, y compris la « flexibilité additionnelle » instaurée il y a un an dans le cadre interprofessionnel, n’ont été qu’une « succession de replâtrages », avoue le président Budin, et n’ont pas réussi à améliorer la compétitivité des entreprises pour qu’elles soient au niveau de leurs concurrentes européennes. Parmi les grands groupes laitiers européens diversifiés qui fabriquent une part significative de produits industriels, ce sont les groupes français qui paient le lait le plus cher, souligne ainsi la FNCL (voir tableau). « L’économie est implacable », martèle Gérard Budin à l’attention des producteurs. Pour les entreprises, la baisse programmée du soutien de produits industriels provoque des pertes estimées entre 30 et 40 euros par 1000 litres, d’où la réorientation des entreprises vers des marchés plus rémunérateurs. Au lieu de faire par exemple du beurre ou de la poudre de lait, les transformateurs fabriquent plutôt du lait de consommation ou de l’emmental. Il résulte de cet « effet domino » un déséquilibre offre/demande et des prix du lait à la production tirés vers le bas. L’existence de 600 millions de litres de « lait flottant », c’est-à-dire libres de transformation, pénalise les entreprises, et en particulier les coopératives qui ont donc dû fixer chacunes le prix du lait en fonction de leurs propres contraintes.
Pareille perte de valeur ajoutée pour la filière ne peut que profiter à la distribution, rappelle une fois encore la FNCL.