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Disparition Edgard Pisani, artisan de la politique agricole moderne

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Edgard Pisani, qui vient de disparaître le 20 juin à l’âge de 97 ans, a été un des bâtisseurs de la politique agricole de ces cinquante dernières années. Et, du coup, de l’agriculture elle-même. Au-delà de l’hommage adressé par nombre de politiques et par le syndicalisme majoritaire, une première analyse de son action méritait d’être faite.

Considéré comme un des bâtisseurs de la politique agricole moderne… Edgard Pisani a en fait pris le train de la réforme agricole des années soixante en marche. Lorsqu’il est nommé ministre de l’Agriculture dans le gouvernement de Michel Debré, le 24 août 1961, une loi d’orientation agricole a déjà été votée et la politique agricole commune, prévue par le traité de Rome, est en route. Il dira lui-même que, quelques semaines après sa nomination, il prit le train pour Bruxelles afin de participer en néophyte à une négociation.

Il n’empêche : sur ces fondements, le nouveau ministre de l’Agriculture va remodeler et orienter une politique de modernisation de l’agriculture. L’orientation était donnée par le chef de l’Etat, le général de Gaulle qui voulait intégrer le monde agricole français dans la compétition internationale : productivité et autosuffisance étaient les maîtres mots de cette politique. Ancien résistant, acteur de la libération de Paris, Edgard Pisani pouvait compter sur l’appui de l’ancien chef de la France libre.

Une méthode de réforme

Au-delà des deux objectifs assignés, Edgard Pisani allait développer une méthode de réforme. D’une part une concertation régulière, insistante, « une palabre », chaque mois à l’occasion d’une « veillée » avec les jeunes agriculteurs, l’aile la plus mobilisée pour moderniser l’agriculture. Ce CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs) est présidé par Marcel Deneux avec Michel Debatisse comme secrétaire général et un bon nombre de militants formés par la Jac, la Jeunesse agricole chrétienne. « Des jeunes qui viennent pour la plupart de régions de petites exploitations, de régions pauvres, et ils sont plus que d’autres désireux de moderniser l’agriculture », se rappelle Lucien Douroux qui fut l’un des leurs. (1)

Edgard Pisani donnera, sur cette base, une loi d’orientation agricole complémentaire en allant bien au-delà de ce que prévoyait la première. Exemple significatif : si les Safer (société d’aménagement foncier et d’établissement rural) sont créées par la première loi d’orientation agricole, la loi complémentaire, celle d’Edgar Pisani leur accorde un droit de préemption à titre onéreux. En même temps, cette loi complémentaire renforçait très fortement le contrôle des structures afin d’éviter les concentrations excessives et de type industriel. De quoi susciter des oppositions très fortes au sein d’une partie de la FNSEA de l’époque.

Autre prolongement, alors que la première loi d’orientation autorise le principe des groupements de producteurs, la loi complémentaire prévoit la possibilité de prélever des cotisations assises sur la valeur des produits.

GAEC, IVD, ONF...

Parmi les initiatives juridiques d’Edgar Pisani figure aussi la loi du 8 août 1962 sur les GAEC, ces « groupements agricoles d’exploitation en commun" appelés à un succès considérable, encore d’actualité aujourd’hui. Ou encore la création du Fonds d’action sociale pour l’aménagement des structures agricoles et l’Indemnité viagère de départ, aidant les agriculteurs à partir en retraite et contribuant à rajeunir la population des exploitants. Plus tard, en 1966, Edgard Pisani créera l’Office national des forêts (ONF) au terme d’une bataille homérique avec un poids lourd politique de l’époque, le ministre des Finances Valéry Giscard d’Estaing. Il s’agissait rien de moins que de déléguer à un établissement public les recettes tirées du bois des forêts domaniales. Chose impensable pour le grand argentier de l’époque.

Concernant la politique agricole commune, Edgard Pisani prend également en marche la construction de l’Europe agricole. Mais il sera un des grands artisans de sa mise en route, année après année, notamment lors de la fixation des prix agricoles. Ministre d’un pays qui représente 50% de l’agriculture européenne des six pays membres, il joue un rôle considérable. Joseph Garnotel (2) rappelle qu’il faudra attendre 1967 ou 1968 selon les productions pour que les prix agricoles aient convergé vers des prix communs.

« Politique de la chaise vide »

Ce rôle de ministre de l’agriculture française vis-à-vis de la Pac ne sera pas un long fleuve tranquille pour Edgard Pisani. En 1965, la Commission européenne tente de faire passer en coup de force une réforme visant à donner plus de poids au « parlement européen » de l’époque et surtout à instituer le principe du vote à la majorité des Etats Membres. Pas question, affirme le général de Gaulle qui pratique alors ce qu’on a appelé la « politique de la chaise vide ». Une situation qui embarrasse manifestement Edgard Pisani, sans doute plus intégrationniste et moins souverainiste que le chef de l’Etat. Alain Peyreffite raconte un Conseil des ministres où le titulaire de l’agriculture « ne dit rien sur le sujet ». Edgard Pisani, selon lui, aurait même présenté sa démission au président de la République qui l’aurait refusée.

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Bon an mal an, Edgard Pisani sera resté ministre de l’Agriculture du 24 août 1961 au 8 janvier 1966. Presque cinq ans au ministère de la rue de Varenne lui auront permis de marquer de son empreinte l’agriculture française. En témoignent d’ailleurs les réactions du syndicalisme majoritaire après son décès. Près de cinq ans qui constituent un record de longévité qui ne pourrait être battu, s’il reste à son poste jusqu’en mai 2017 que par… Stéphane Le Foll.

(1) Lucien Douroux, Un voyage inattendu, Editions du Cherche Midi

(2) Joseph Garnotel Au banquet de la nature, Editions Quae

Henri Nallet : « Une leçon politique majeure »

L'ancien ministre de l'agriculture Henri Nallet voit, chez Edgard Pisani, notamment une méthode exemplaire de réforme

"Edgar Pisani nous a donné, lors de son passage au ministère de l’Agriculture au début des années 1960, une leçon politique majeure. Il nous a montré comment conduire une réforme de grande ampleur. Sa réussite repose sur trois piliers indispensables. Le premier consiste à avoir une claire conception du but à atteindre. Il s’agissait alors d’assurer l’autosuffisance alimentaire du pays et d’exporter nos produits vers les autres pays européens par la mécanisation et la spécialisation des exploitations agricoles.

Il fallait ensuite à cette grande réforme d’un secteur archaïque le soutien des organisations professionnelles. Edgar Pisani sut discuter avec le CNJA de Michel Debatisse et obtenir son soutien déterminé et décisif.

Enfin, pour accomplir sans coup férir un tel programme, il fallait au ministre et aux organisations professionnelles modernistes un soutien politique de poids. Il fut assuré par le Général De Gaulle qui n’hésita pas à faire la politique de la chaise vide pour obtenir la création de la PAC, système de régulation publique des marchés agricoles, qui permit la croissance rapide de nos diverses productions.

La réussite éclatante de cette « révolution silencieuse » est à mettre au crédit de ce grand serviteur de la chose publique et son exemple pourrait être aujourd’hui encore humblement médité par tous ceux qui prétendent réformer."

Chronologie

Naissance : 9 octobre 1918 à Tunis
Mars-Juin 1944 : Otage au Mont-Dore
Août 1944 : Participe à la libération de Paris
Août 1946 : Préfet de la Haute-Loire puis de la Haute-Marne
Août 1954 : Sénateur de la Haute-Marne
1961-1966 : Ministre de l’agriculture des gouvernements Debré puis Pompidou (loi complémentaire d’orientation agricole, réforme du ministère de l’agriculture, création de la politique agricole commune, création de l’Office national des forêts, etc.
Avril 1967 : ministre de l’équipement et du logement
1968 : vote de la motion de censure et rupture avec les gaullistes
1974 : adhésion au Parti socialiste
Mai 1981 : nommé à la Commission européenne, chargé du développement
Décembre 1984 : nommé haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, élabore un statut d’indépendance-association
1986-1992 : Président de l’Institut du monde arabe
2000-2010 : Participe à divers clubs de réflexion sur l’agriculture et l’alimentation (Club de Bruges, Club de Saint-Germain)
Décès : 20 juin 2016