À quinze jours du congrès de la Fédération nationale bovine (1er et 2 février à Nevers), Jean-Pierre Fleury a fait le point le 19 janvier lors d’une conférence de presse. D’après lui, la filière allaitante s’est installée dans la crise avec des revenus en baisse de 30 à 60 % en 2016. Pour autant, il ne désespère pas et veut « changer de paradigme » du côté du droit de la concurrence, notamment à Bruxelles. En France, la FNB travaille toujours sa stratégie « Cœur de gamme » dont le logo devrait être présenté au Salon international de l’agriculture. Une stratégie qui, à terme pose la question de la maîtrise des volumes, à travers la Pac, et du renouvellement des générations. En attendant, les négociations continuent avec les grandes et moyennes surfaces. Interview.
Comment se porte l’élevage allaitant et les éleveurs en ce début d’année ?
Aujourd’hui, la crise dure et cela depuis trois ans. Nous ne sommes plus dans un problème de crise conjoncturelle mais structurelle. Les éleveurs ne couvrent plus leurs charges. Les prêts de trésorerie, court terme, deviennent des prêts à long terme. Les aides Pac versées en décembre ont été raclées par les banques pour couvrir les emprunts et les dettes. Sur 70 000 à 80 000 exploitations en France, 15 000 producteurs vont être rapidement en quasi-cessation de paiement. Et ce ne sont pas n’importe lesquels ! Ce sont ceux qui ont suivi les règles européennes. C’est notre noyau dur. En 2016, la chute du revenu va de 30 % à 60 %, avec un revenu qui va aller de -6 000 € à +6 000 €, selon les chiffres de l’Institut de l’élevage. C’est un vrai décrochage ! À un moment donné, on bute toujours sur le même problème : toute la productivité est absorbée par l’aval.
Et les mouvements anti-viande n’arrangent pas leur moral…
C’est peu dire ! On a sûrement laissé trop faire. Ce qui s’est passé à Saint-Martial-le-Vieux ou comme je l’appelle « la ferme des 45 éleveurs » (1), ne se passera pas deux fois ! Nous avons de plus en plus de « menaces de mort » chez nos éleveurs. Vous avez 1,7 % de végans dans la population. C’est un mouvement ultra minoritaire qui veut imposer sa pensée alors que nous sommes dans une démocratie. Je le dis, il faut que, dans l’administration, on ait un discours militant pour la viande ! Avec les chambres d’agriculture, les coopératives, la maison nationale de l’élevage, Interbev… nous travaillons à une communication positive de notre métier. Mais une communication coordonnée car trop de communication tue la communication !
Où en êtes-vous sur la stratégie « Cœur de gamme » ?
Cela avance à grands pas. Nous allons présenter au Salon international de l’agriculture la signature « Cœur de gamme ». Il ne s’agit pas de créer une marque, mais plutôt une signature qui indique bien évidemment que le produit est de qualité, mais aussi qu’il résulte d’un comportement responsable avec un prix responsable. L’identifiant sera la propriété de la FNB et attribué par magasin. « Cœur de gamme » est un produit dont le prix couvre les coûts de production de l’éleveur, une garantie de qualité et surtout l’établissement de nouvelles relations commerciales dans la filière.
Toutes les GMS ont signé la charte « Cœur de gamme » ?
Auchan a signé il y a une heure ! Super U a été le premier à signer cet été, en pionnier. Mais ce n’est pas un hasard. Serge Papin a été le premier à sentir que le modèle sur lequel les grandes surfaces sont assises va dans le mur. Avec Carrefour, on avance également. Les GMS ont intérêt à rentrer dans la démarche. Les consommateurs attendent cela. Intermarché, Leclerc ont signé mais cela reste plus compliqué. Ils ne sont pas dans l’esprit et surtout ils ont leurs propres outils d’abattage. Avec Lidl, on travaille assidûment comme avec Cora avec qui les discussions sont ouvertes. C’est vraiment un travail de terrain, enseigne par enseigne.
Quel est votre objectif en termes de volumes ?
Les GMS ont signé pour 50 % de leurs rayons en « Cœur de gamme ». En France, 12 000 bovins sont abattus par semaine dont 1 000 actuellement en segment premium. Notre objectif, pour avoir un vrai retour à l’éleveur c’est de 6 000 à 9 000 bovins en « Cœur de gamme ». Oui, c’est ambitieux ! Mais en Vendée, je considère que près d’1,5M€ sont redescendus aux éleveurs par le « Cœur de Gamme » depuis juin. C’est très probant ! De toute façon, si le prix reste à 3,50 €/kg carcasse, nous ne serons plus là demain.
Justement, comment voyez-vous la suite ?
À terme, il faudra rentrer dans une logique de gestion de l’offre, comme pour le vin. Dans la filière viticole, cela a été violent. Mais il faudra, pour nous aussi, raréfier le produit. Cela se fera par des cessations d’activités. Mieux vaut des jeunes qui s’installent car il y a une possibilité de gagner sa vie avec cette activité que des vieux qui disparaissent définitivement. Il faudra que l’on obtienne, dans la nouvelle Pac, des outils performants pour gérer les volumes. À l’avenir, le volume fera partie de la stratégie commerciale.
Et du côté de l’export ?
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Le Salon international de l’agriculture sera l’occasion du lancement d’une marque française à l’export : « French beef ». Elle portera aussi bien sur les bovins vivants que la viande bovine. N’oublions pas que nous vendons aussi beaucoup de reproducteurs et que nous sommes un des rares pays à travailler toujours en races pures. En viande, nous vendons sur le Vietnam, le Japon, l’Égypte… Les Allemands viennent s’approvisionner en France maintenant. Même si nous sommes chers, notre qualité fait la différence.
Le Brexit va-t-il avoir un impact sur les échanges de viande bovine ?
Avec la dévaluation de la livre d’environ 20 %, l’Irlande ne sait plus quoi faire de sa viande bovine à part l’envoyer en Europe… Avant, le Royaume-Uni était effectivement son marché principal, soit 43 % des exportations irlandaises (180 000 tonnes). Et puis, l’Irlande annonce une hausse des abattages de bovins de l’ordre de 4 à 5 % en 2017. Donc, oui le Brexit va avoir un impact sur les échanges de viande bovine. L’Irlande envoie déjà des bovins sur le marché turc et le Maghreb. Elle vise nos marchés. Même le marché français. Face à cela, Bruxelles entame des négociations bilatérales avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie… On croit rêver !
C’est-à-dire ?
Je dis que Bruxelles est comme un canard sans tête. La Commission européenne continue à courir derrière une frénésie d’accords européens, alors que les négociations sur le Brexit ne sont pas finies et que nous sommes dans un imbroglio pas possible. À l’automne prochain vont s’ouvrir de nouveau des négociations avec le Mercosur. À la FNB, nous demandons que toutes les négociations internationales s’arrêtent tant que le Brexit n’est pas achevé. Dans certaines négociations, le volume de contingent comprend toujours celui Royaume-Uni ! En plus, il va falloir revoir tous les accords existants à l’OMC depuis vingt ans du fait de ce départ.
Comment analysez-vous l’ouverture, le 13 janvier, du marché américain à la viande française ?
Il y a un jeu politique aux États-Unis qui nous dépasse. Quelques semaines avant cette décision, le mémorandum concernant l’accord sur le bœuf aux hormones a été dénoncé. Je me refuse à croire que les deux décisions ne sont pas liées. Il y a trois semaines les USA sortaient le fouet et maintenant, ils nous ouvrent leur marché ! L’Europe a six mois pour répondre aux États-Unis. Soit elle modifie sa position, soit elle la maintient. Mais je ne crois pas qu’elle autorisera l’entrée de viande hormonée sur le territoire. Par contre, si la réponse de l’Europe ne satisfait pas les USA alors ils devront décider des mesures de rétorsions. Est-ce une monnaie d’échange face à l’échec du TTIP en négociant un autre contingent ? Et puis ce sera à l’administration Trump de gérer la suite. Il y a une partie du jeu de carte qui se joue, là-bas, entre Démocrates et Républicains.
Quelle va être l’un de vos grands axes de travail à Bruxelles cette année ?
La remise en cause du droit de la concurrence. Globalement, les éleveurs ne sont pas suffisamment organisés. En même temps, on ne peut pas laisser cinq organisations de producteurs (OP) autour d’une table sinon on enfreint le droit de la concurrence. Et on nous dit à Bruxelles : « Débrouillez-vous ! ». C’est impossible ! Nous demandons à la DG concurrence une relecture des textes du droit de la concurrence, face au regroupement des GMS et des industriels. D’ailleurs, Bruxelles commence à s’intéresser de près aux négociations commerciales. Les textes correspondent à un contexte vieux de quinze ans. La DG concurrence va aussi lancer une enquête sur le fonctionnement des OP sur le terrain, notamment dans la viande bovine. Les choses bougent. Cela ne peut pas rester comme ça ! Et puis, il faut transformer l’Observatoire européen des prix de la viande en lanceur d’alerte. La Commission européenne ne peut pas mettre encore un an et demi avant de prendre une décision de gestion de marché en cas de crise, comme cela a été. Elle a abandonné la gestion de marché pour de la gestion de crise sans outil de gestion de crise ! Il y a quand même quelque chose qui ne tourne pas rond !
Donnez-nous une bonne nouvelle pour 2017 ?
Le dossier de l’aide alimentaire va aller au bout. La France a signé un accord avec le Programme alimentaire mondial au sujet de la viande bovine qui devrait se mettre en route au printemps. L’opération de réduction des poids carcasses (aide de 150 € de l’État par jeune bovin) fonctionne bien également et l’on observe une accélération des commandes.
(1) Ferme d’engraissement de jeunes bovins en Creuse, également dite des 1 000 veaux par ses détracteurs, essentiellement des associations de protection animale.