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 Entretien > Emmanuel Vasseneix, directeur général de la Laiterie de Saint- Denis-de-l’Hôtel « La volonté de diversification doit être ancrée chez les dirigeants »

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Interrogé sur le projet de restructuration de la filière, Emmanuel Vasseneix dit sa crainte de voir brader l’agriculture française sur l’autel de l’Europe. S’il admet que des mesures doivent être prises devant les difficultés du secteur des produits industriels, il souligne néanmoins que l’industrie laitière hexagonale tient bien la route, et rappelle qu’elle détient le premier rang en Europe de la valeur ajoutée.

Agra Industrie : La Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel a fait sa révolution en 1985, après l’instauration des quotas laitiers. Aujourd’hui où en est-elle ? Quel regard jetez-vous sur la restructuration en gestation dans la filière ?

Emmanuel Vasseneix : Lorsque le système des quotas laitiers est entré en vigueur dans la Communauté européenne, trois solutions s’offraient à l’entreprise : mourir à petit feu, car elle n’est pas implantée dans une grande région laitière, le Centre représentant à peine 2 % de la production française ; plier bagages, ce qui était loin d’être évident ; ou développer des activités en marge de l’industrie laitière et devenir conditionneur. Prendre la bonne décision n’a représenté qu’une infime partie du chemin. Il nous a fallu revoir les process de fabrication et expliquer aux producteurs de lait, inquiets des diversifications dans le soja et le jus de fruits, que loin de mettre un terme à notre activité laitière, nous souhaitions au contraire la renforcer, en développant la valeur ajoutée.

En 1985, la Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel produisait 150 millions de litres de lait de consommation. Ce volume a été ramené à 100 millions de litres auxquels s’additionnent les 45 millions de litres incorporés dans les produits conditionnés à façon pour d’autres industriels – Danone ou Unilever par exemple – ou des distributeurs. Le lait représente désormais à peine plus d’un tiers de notre activité, mais nous y sommes attachés.

Pour en venir au rapport remis récemment au ministre de l’Agriculture, pour lequel nous n’avons pas été consultés, il en ressort à mes yeux un dessein politique de concentration de l’ensemble de la filière.

A.I. : Cette concentration n’est-elle pas devenue nécessaire ? En contestez-vous le bien-fondé ?

Emmanuel Vasseneix : Oui et non. Certes, elle assurerait sans doute un meilleur rapport de force avec la distribution qui a une avance importante sur ce point. Cependant, nous y perdrions dans la capacité d’innovation qui met aujourd’hui la laiterie France au premier rang européen de la valeur ajoutée pour son mix produit.

Un autre point m’interpelle : nous bradons aujourd’hui notre agriculture française sur l’autel de l’Europe, mais sommes-nous bien certains que l’autosuffisance alimentaire nous sera garantie dans l’avenir ? Dans l’hypothèse d’un coup dur, comme celui du 11 septembre, qui obligerait à fermer les frontières, le modèle consistant à privilégier des industries de pointe comme Airbus au détriment de l’agriculture, révèlera ses faiblesses. Nous sommes trop oublieux du passé. Dans l’après-guerre, l’agriculture avait pour mission de nourrir la population. Or nous ne sommes pas sûrs de ne pas devoir en repasser par là un jour. Il m’apparaît donc très préoccupant que l’Union européenne, dans un souci d’économie budgétaire dissimulé sous le motif de la réglementation internationale (OMC) active lentement mais sûrement le transfert de l’agriculture de l’Europe occidentale vers l’Europe orientale, c’est-à-dire les Peco.

A.I. : En somme, vous jetez un œil très critique sur la restructuration de l’amont de la filière.

Emmanuel Vasseneix : Plutôt que des actions qui conduisent à accélérer la réduction du nombre des producteurs, il me semble plus urgent d’imposer rapidement l’égalité des contraintes au sein de l’Union européenne. Aujourd’hui, la distorsion importante dans ce domaine freine le développement des pays les plus contraints au bénéfice des pays aux réglementations plus souples.

Je constate par ailleurs que les systèmes d’aides prévus par Bruxelles ont un côté machiavélique. Prenons l’exemple d’un agriculteur de 45 ans, qui dispose de 400 000 litres de quotas et de 100 hectares de céréales. Au 31 mars 2007, il touchera 50 000 euros d’aides, qu’il produise ou non. Dans la durée, si les aides s’évanouissent, le système aboutira à la mort du monde agricole. Dans certaines régions, les exploitations compteront de 500 à 1 000 bêtes, mais dans la nôtre, la production laitière sera condamnée à disparaître.

A.I. : Que faites-vous du problème des excédents que rencontre la filière actuellement ?

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Emmanuel Vasseneix : Effectivement, la filière subit un excédent structurel de produits qui entraîne les prix du beurre et de la poudre au niveau de l’intervention, qui plus est programmée à la baisse. Ajoutez à cela des coûts de production et de transport élevés, les effets de change et la prochaine baisse de restitutions, la situation devient catastrophique. Cela étant, il est bon de rappeler que les métiers du beurre et de la poudre ont été soutenus pendant des années, et que certains opérateurs ont réalisé des profits importants. Pendant ce temps, d’autres se sont diversifiés. Or ceux-ci vont aussi devoir payer.

A.I. : Est-ce à dire que vous êtes opposés à la création d’une caisse de péréquation ?

Emmanuel Vasseneix : Je peux concevoir qu’une telle caisse soit créée, à condition que le montage soit bien fait. Le projet, s’il est agréé par Bruxelles, se traduira par davantage de réglementation encore. Je doute aussi qu’il soit possible dans la durée de faire payer l’ensemble des producteurs de lait pour les entreprises en difficultés. Il revient aux transformateurs de se structurer pour développer de nouvelles activités dans les produits laitiers. La volonté de diversification doit être ancrée dans la tête de leurs directions générales. Cela étant, il faut conserver à l’esprit que les tendances s’inversent rapidement et qu’il est probable que la Russie et les pays de l’Est auront besoin dans les années à venir d’importer des beurres et poudres.

A.I. : Certains évoquent un modèle industriel français idéal, qui reposerait sur quatre à cinq groupes contrôlant 80 % du lait. Qu’en pensez-vous ?

Emmanuel Vasseneix : Je constate que le lait français n’est plus ramassé dans sa totalité et certains grands groupes réduisent leur part d’activité dans l’Hexagone. Plus les entreprises sont importantes, plus elles souhaitent concentrer leur collecte dans des zones hyper-productives au risque de contribuer à la désertification de certaines régions agricoles. Pour ces raisons, un schéma d’organisation qui ferait la part belle aux grands groupes est voué à l’échec. Toutes les entreprises doivent trouver leur place car elles sont complémentaires. Les performances de certains grands groupes sont magnifiques, mais on peut saluer aussi les réalisations de transformateurs de taille moyenne et de PME.

A.I. : Pourtant, la constitution de géants laitiers autour du scandinave Arla Foods ou du néerlandais Campina n’appelle-t-elle pas une réponse en France ?

Emmanuel Vasseneix : Ces groupes veulent sans doute subsister seuls ou à deux pour s’en sortir. Mais ils se trompent : à chaque fois qu’une entreprise se retrouve en position monopolistique, une autre germe à côté d’elle.

A.I. : Comment voyez-vous dès lors l’avenir du tissu d’entreprises laitières ?

Emmanuel Vasseneix : Une restructuration est devenue nécessaire dans le secteur des produits industriels. Sans doute s’orientera-t-on vers des unités de fabrication plus importantes et vers des regroupements de coopératives de base. Mais nombre d’entreprises privées du secteur souffrent elles aussi, et sans aller jusqu’à déposer leur bilan, elles risquent de devoir changer de mains. Dans son ensemble, l’industrie laitière française tient bien la route. Dialoguons entre nous, activons nos réseaux, discutons avec les Allemands et les Belges. Nous sommes confrontés à une organisation politique de plus en plus européenne, à une distribution de plus en plus européenne. Nous devons nous ouvrir et élargir notre domaine de fonctionnement.

Je ne suis pas opposé au constat dressé par la profession et par les rapporteurs du ministère de l’Agriculture. Je réagis en tant qu’homme et en tant que chef d’entreprise d’une région qui a perdu 50 000 emplois agricoles et 40 000 emplois industriels en vingt ans. Et lorsque d’aucuns font valoir que le tertiaire en a engendré 35 000 dans l’intervalle, je ne manque pas de leur faire remarquer que ces créations d’emplois ont été rendues possibles parce qu’il existe encore une agriculture et une industrie régionales.

Un schéma d’organisation qui ferait la part belle aux grands groupes est voué à l’échec