Le laboratoire argentin Bioceres a développé une espèce de carthame génétiquement modifiée, capable de produire, par ses graines, de la chymosine bovine, une enzyme employée par l’industrie fromagère. La firme prétend déjà pouvoir fournir 20 % du marché mondial.
La firme argentine Bioceres, connue pour expérimenter du blé OGM en plein champ en Argentine, mène un autre projet de biotechnologie de pointe, lequel consiste à faire produire, par une espèce de carthame OGM, une enzyme animale, la chymosine, principe actif majoritaire de la présure, utilisée par l’industrie fromagère.
Ce projet, plus avancé d’un point de vue commercial que celui du blé OGM dit Blé BH4, est porté par une joint-venture baptisée AGBM (pour Agro Bio Molecular), nouée entre le laboratoire Bioceres, implanté à Rosario, et Porta Hermanos, une autre entreprise locale qui a prospéré, elle, dans l’éthanol.
AGBM a inauguré à Córdoba, en septembre 2016, sa première usine de chymosine bovine produite dans des carthames. Cela reste l’unique « ferme moléculaire » d’Argentine. « Notre technologie SPC (Sallflower Produced Chymosin : Chymosine produite sur du cartame) a un faible coût, explique Martín Salinas, de AGBM. Elle nous en donne un kilo pour chaque tonne de grains de carthame trituré. Notre chymosine est identique aux autres chymosines vendues sur le commerce. »
500 hectares l’an dernier, 1 000 ha cette année
La culture de cette espèce de carthame a été dérégulée en Argentine en début d’année dernière. « Nous en avons cultivé 500 hectares (ha) l’an dernier et comptons en semer cette année de 800 à 1 000 ha", précise Martín Salinas. "Nous vendons notre chymosine localement depuis 2018, dit-il. Ce sont des ventes techniques qui requièrent un dialogue entre les distributeurs et les maîtres-fromagers. "
« Notre usine peut triturer 2 000 tonnes (t) par trimestre [de grains de carthame] pour en obtenir 700 000 litres (l) de chymosine par an, dit-il. On peut donc en produire 2 millions de litres par an, en tournant à plein régime. Sachant que l’industrie fromagère utilise en moyenne 50 cm3 de chymosine (à une concentration de 600 IMSU) pour transformer 1 000 litres de lait en fromage, nous pouvons fournir de 10 à 20 % du marché mondial. »
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Depuis une vingtaine d’années, la chymosine peut être produite à partir de micro-organismes génétiquement modifiés. Le marché total de la chymosine est évalué, selon lui, à 200 millions de dollars et il est « dominé à 70 % par deux firmes, DSM et Chr. Hansen, poursuit Martín Salinas, dont les produits sont reconnus. » « Notre avantage compétitif, par rapport à eux, est de produire l’enzyme en champ, à bas coût, grâce à la photosynthèse et non grâce aux réacteurs utilisés dans la fermentation moléculaire, comme le font DSM et Chr. Hansen. Nous produisons la chymosine dans une plante OGM, certes, tout comme nos concurrents qui utilisent la transgénèse pour optimiser leurs produits grâce à l’apport de génétique obtenue de camélidés ou de champignons », dit-il.
5 000 dollars la tonne
« La valeur actuelle du carthame est de 200 à 300 $/t, alors que les grains de notre espèce de carthame OGM valent 5 000 $/t. Nous avons validé le concept de valeur ajoutée de la molecular farming », s’enorgueillit Martín Salinas. La seule chymosine apporterait ainsi 90 % des rentrées d’argent de l’entreprise qui dégage les 10 % restants de la vente de la récolte des grains utilisés pour le biodiesel notamment.
Une experte argentine nuance les ambitions affichées par AGBM : « C’est une initiative d’un groupe de chercheurs, pas de l’industrie laitière, avertit-elle. Leur entreprise n’a pas d’antécédent international. Ses chances de succès commercial sont faibles, car il s’agit d’un ingrédient bon marché qui a peu d’incidence sur les marges de ses clients potentiels. Le succès de AGBM dépend du rendement de sa chymosine, notamment de son pouvoir coagulant, et de sa productivité en plante de carthame. Rappelons que le processus d’adoption de nouvelles technologies est très lent dans l’industrie laitière, surtout s’il s’agit de substituts à des produits qui fonctionnent bien », dit-elle. Elle remarque néanmoins que la chymosine de AGBM, nommée SPC, pourrait approvisionner le marché de niche des fromages d’origine non animale.
"Notre avantage compétitif est de produire l’enzyme en champs, à bas coût"