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Juan Grabois, militant argentin de la cause paysanne, conseiller du pape En Argentine, «l’agrobusiness possède cinq pattes»

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Juan Grabois est un avocat argentin, conseiller du pape François et militant de la cause paysanne. Il a défendu le groupe d’agriculteurs bio qui a occupé de force, l’an dernier, une des fermes appartenant à l’ancien ministre de l’Agriculture argentin, dans le but de dénoncer une distribution du foncier agricole qu’ils jugent inéquitable. Dans un entretien à Agra Presse, il livre sa vision de l’agro-business sud-américain et décrypte la dynamique des organisations paysannes dans son pays.

Comment évolue l’agriculture argentine ces dernières années ?

En Argentine, deux mondes agricoles coexistent. Il y a, d’un côté, l’agrobusiness, qui produit des commodities pour l’export, a accouché de ce « désert vert » qu’est le tout soja et maïs. L’agrobusiness possède cinq pattes : la finance, la propriété foncière, les pools de semis, les semenciers et les exportateurs. Ce sont eux qui détiennent le pouvoir réel en Argentine. Et ce pouvoir, c’est l’argent, libellé en dollar, dont vivent nos politiques. Ils visent la maximisation des profits sans tenir compte des répercussions sociales et environnementales de leur système. De l’autre côté, il y a l’agriculture paysanne, indigène, familiale ou fermière, qui fournit 70 % des aliments de mes concitoyens.

Quelle est la dynamique des organisations paysannes en Argentine ?

Il existe une myriade d’associations qui luttent pour l’accès à la terre, au logement et au travail. À côté, les quatre syndicats nationaux d’agriculteurs, unis depuis leur révolte de 2008, sont des clubs de patrons. La Fédération agraire argentine (FAA), malgré ses origines gauchistes, a laissé s’imposer, au sein de cette union, une hégémonie doctrinaire de la Société rurale argentine (SRA, le syndicat des grands propriétaires terriens, NDLR). Pourtant ces petits fermiers argentins, dont la situation est similaire à leurs pairs européens, celle de petits patrons, devraient logiquement être les alliés des associations paysannes et indigènes. Mais à cause du racisme de certains et à cause, aussi, de l’orientation idéologique des grands médias du pays, ces fermiers se retrouvent embrigadés par la Société rurale argentine, dont ils sont la chair à canon. Ce sont eux que l’on retrouve sur les barrages routiers lors des grèves lancées par l’union syndicale.

Pourquoi l’Argentine est-elle le théâtre de tant d’occupations illégales de terres actuellement ?

Ce phénomène n’est pas nouveau. Les 4 400 bidonvilles d’Argentine ont surgi de cette façon… sous l’afflux de pauvres en quête d’un toit. Ces occupations réalisées en zone péri-urbaines sont détestables du seul fait d’être insalubres. En ce qui concerne les occupations de terres agricoles, c’est tout à fait différent. La structure même de ce qu’on appelle aujourd’hui l’agrobusiness argentin a été bâtie sur une occupation militaire d’immenses contrées, légalisée par les notaires de notre oligarchie, ce qui constitue une différence majeure d’avec la conquête de l’Ouest nord-américain, qui fut le fait d’une bourgeoisie.

Justement, en quoi consiste le projet Artigas, dont vous êtes le porte-parole en tant qu’avocat des militants-agriculteurs écologistes qui ont envahi une des fermes de l’ancien ministre de l’Agriculture, Luis Miguel Etchevehere, l’an dernier ?

Le projet Artigas a trois missions : vérité, justice et réparation. Que s’est-il passé sur cette ferme de la province d’Entre Ríos ? La même chose qui s’est produite un peu partout en Argentine : accaparement du domaine public au détriment d’autres agriculteurs, escroqueries à la succession, etc. Nous voulons faire lumière sur ces évènements qui nous ont conduits à un système de production alimentaire criminel. Nous prônons l’action directe pour traîner les coupables au tribunal et voulons réparer les dégâts causés en créant des communautés rurales et des fermes mixtes avec un foncier mieux réparti.

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Combien de jeunes agriculteurs se sont installés, l’an dernier, en Argentine, hors cadre familial ?

Quelle question ! Plus de deux cent mille exploitations ont disparu entre les deux derniers recensements agricoles et personne ne les a remplacés. Notre loi du fermage est scandaleusement favorable aux propriétaires. Comment dès lors accéder au métier d’agriculteur ? Celui-ci est d’ailleurs dévalorisé. L’image qu’en ont les Argentins, urbains à 93 %, est celle d’un maraîcher bolivien miséreux qui vit dans une banlieue sordide, sur un lopin loué à grand-peine dont il peut être expulsé à tout moment. Ça donne envie… À l’inverse, la production de commodities est, elle, encensée.

Que pensez-vous de la politique agricole du nouveau gouvernement argentin, en particulier sur l’installation ?

Le secrétariat d’État à l’Agriculture familiale est paralysé depuis un an, faute de fonds, et ses fonctionnaires sont déçus, démoralisés. Pourquoi ? Parce qu’il y a une complicité tacite, non explicite, j’insiste, entre le gouvernement et les tenants de l’agrobusiness, qui vise à faire taire les acteurs de l’agriculture familiale en niant jusqu’à son existence. Car l’agro-business apporte des dollars et nos politiques y sont accrocs. Le statu quo est immuable.

En tant que conseiller du Vatican sur les questions sociales, quelle relation entretenez-vous avec le pape ? Que dit-il de l’agro-business et de ses dérives ?

En effet, je suis membre du dicastère pour le développement humain intégral. Quand il était évêque, Jorge Bergoglio soutenait tout particulièrement les paysans de la province de Santiago del Estero expulsés par la déforestation. Depuis qu’il est le pape, François résiste aux lobbys qui recherchent l’adhésion de l’Église aux OGM. Sa pensée est profonde. Elle fait de lui un critique de tous les gouvernements, parce qu’il est contre le système.

Quel regard portez-vous sur l’Europe ? Modèle, contre-modèle agricole ?

Le modèle agricole européen me semble bien meilleur que le nôtre puisqu’il permet aux gens de vivre à la campagne. Cela démontre que subventionner l’agriculture familiale en vaut la peine.

« Le pape François critique tous les gouvernements, car il est contre le système »