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Chaîne alimentaire En direct avec Christel Delbherghe, « Senior Adviser » pour la chaîne d’approvisionnement alimentaire au sein d’Eurocommerce

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La résolution adoptée le 19 janvier par le Parlement européen sur les dysfonctionnements de la chaîne d’approvisionnement alimentaire – qui met en cause notamment la domination des distributeurs – ne plaît pas du tout au secteur du commerce européen. En effet, le Parlement n’y va pas par quatre chemins dans cette résolution dans la mesure où il invite la Commission européenne à proposer une « législation communautaire robuste » afin de garantir des « relations loyales et transparentes entre les producteurs, les fournisseurs et les distributeurs de produits alimentaires ». Eurocommerce, le lobby du commerce de gros et de détails de l’UE, s’insurge contre cette « ingérence » des eurodéputés en rappelant que celui-ci feint d’ignorer les travaux en cours au sein du Forum de haut niveau pour un meilleur fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement alimentaire et qui ont justement pour mission d’analyser ces dysfonctionnements et de proposer des solutions volontaires susceptibles de satisfaire l’ensemble des parties prenantes. Agra Alimentation a rencontré à cet effet Christel Delberghe, « Senior Adviser » pour la chaîne d’approvisionnement alimentaire au sein d’Eurocommerce.

Agra Alimentation: Comment accueillez-vous l’initiative des eurodéputés de demandant à la Commission européenne de proposer une législation communautaire visant à garantir des relations loyales et transparentes entre les producteurs, les fournisseurs et les produits de denrées alimentaires ?

Christel Delberghe : Cela a été une grande surprise pour nous, distributeurs, nous ne nous attendions vraiment pas à une telle résolution. D’abord nous considérons que c’est une résolution tout-à-fait obscure et qui n’a même pas fait l’objet d’un débat au sein du Parlement européen. Ensuite, elle ignore complètement tous les développements et les résultats déjà enregistrés par les travaux du Forum de haut niveau sur l’amélioration du fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement alimentaire et en particulier sa Plate-forme de mise en relation des entreprises. Plateforme au sein de laquelle une douzaine d’organisations – qui représentent l’ensemble des maillons de la chaîne alimentaire, dont bien sûr Eurocommerce mais également FoodDrinkEurope (ex-CIAA), le Celcaa (Comité de liaison du commerce agroalimentaire de l’UE), l’AIM (Association des industries de marque de l’UE) ou l’UEAPME (PME européennes)– ont depuis mars 2011 lancé un dialogue pour étudier les pratiques commerciales loyales ou déloyales avec pour mission de trouver des solutions aux problèmes qui se posent.
Or, les eurodéputés surgissent avec une résolution qui, non seulement ignore tous les résultats engrangés au sein de ce dialogue, mais réclame à la place une série de mesures législatives sur les problèmes de déséquilibres de la chaîne alimentaire. Je vous rappelle que ce dialogue a été réclamé par le Parlement européen lui-même quand il a voté en juillet 2011 le rapport de Anna Maria Corazza Bildt (PPE, Suède) sur « un marché du commerce de détail plus efficace et plus équitable ». Il y a une incohérence manifeste entre la résolution du Parlement et le rapport de Corazza Bildt. Alors que ce dernier préconise le dialogue entre les parties prenantes pour trouver un compromis sur des solutions qui puissent satisfaire tous les maillons de la chaîne alimentaire, la résolution de son côté ne parle que de légiférer à tout bout de champ.

Justement, comment expliquez-vous cette « incohérence manifeste » que vous attribuez à l’attitude du Parlement ?

Peut-être que nous, membres du Forum de haut niveau, n’avons pas suffisamment communiqué auprès des eurodéputés. Je pense que les députés n’étaient pas au courant de nos travaux et que personne ne les a vraiment informés. Nous nous sommes concentrés sur nos travaux et nous avons travaillé pratiquement à huis clos et pas pensé à communiquer. Nous reconnaissons qu’il y a eu un déficit manifeste de ce côté-là. J’ajouterai aussi que la résolution parlementaire sur les déséquilibres au sein de la chaîne d’approvisionnement alimentaire a été essentiellement portée par cette députée portugaise, Maria Patrao Neves (PPE, Portugal), qui est membre de la commission « agriculture » du Parlement, commission où, d’après nous, existe une mouvance animée notamment par José Bové et où il est de bon ton d’accuser de tous les maux le secteur de la distribution !

Pourtant, beaucoup de rapports et d’études justifient les critiques et remarques de la résolution parlementaire ; les déséquilibres au sein de la chaîne d’approvisionnement alimentaire au détriment de fournisseurs sont bien connus, que reprochez-vous exactement à cette résolution ?

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Cette résolution ignore tout simplement tous les travaux que la douzaine d’organisations au sein du Forum de haut niveau ont déjà accomplis suite au mandat de la Plateforme ! Depuis mars 2011 on s’est réunis régulièrement et à certains moments plusieurs fois par mois quand cela s’avérait nécessaire. Et les travaux n’ont pas été faciles quand vous avez autour de la table 12 organisations dont les intérêts sont diamétralement opposés. Malgré cela, nous avons réussi en septembre 2011 à présenter à la Commission européenne une série de principes de bonnes pratiques commerciales. Pour nous, distributeurs, il y a une responsabilité partagée entre les détaillants et les fournisseurs dans le développement d’un commerce de détail plus efficace, plus transparent et plus équitable. Pour nous, l’accent doit être mis essentiellement sur la mise en œuvre effective des règles et instruments en vigueur régissant le marché intérieur et aussi sur l’autorégulation avant d’envisager une approche règlementaire, si celle-ci s’avère vraiment nécessaire.
L’accent doit être mis sur le respect et l’harmonisation des règles en vigueur. Il ne faudrait pas que les choses se focalisent sur le seul secteur de la distribution. Notre série de principes ainsi que la liste des exemples de pratiques commerciales que nous avons identifiés jusqu’ici n’ont rien à voir avec la liste des pratiques déloyales que la résolution du Parlement a pris la liberté de publier. J’ajoute que nos principes et nos listes de pratiques commerciales montrent d’ailleurs que ce ne sont pas les pratiques commerciales qui sont en cause mais bien la façon dont elles sont appliquées. Je vous rappelle d’autre part que ces principes et cette liste de pratiques commerciales loyales et déloyales ont été bien accueillis par le Forum de haut niveau sur un meilleur fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement alimentaire. La Commission européenne de son côté nous a invités à continuer à travailler maintenant sur les options possibles pour leur mise en œuvre pratique. C’est ce que nous faisons actuellement et nous avons jusqu’en juin 2012 pour les lui présenter.

Comment se passent les négociations au sein de votre Forum ? Peut-on parler d’un « long fleuve tranquille » ?

Parler d’un long fleuve tranquille serait erroné dans la mesure où vous avez autour de la table une douzaine d’organisations avec des intérêts diamétralement opposés et où il y a beaucoup de travail à abattre sur un sujet hautement émotionnel ! Cependant je pense qu’il y a suffisamment de volonté pour arriver à un résultat qui serait bénéfique à l’ensemble des parties prenantes. Nous avons déjà engrangé pas mal de résultats, même si cela n’a pas toujours été facile. Nous avons opté pour une démarche basée sur le consensus pour arriver plus facilement à des résultats concrets.

Que va-t-il se passer maintenant pour la suite de vos travaux après cette résolution du Parlement européen ?

En accord avec nos partenaires du Forum de haut niveau, nous allons dans les prochains jours y répondre en proposant une « déclaration » dans laquelle nous confirmerons tous nos engagements pris dans ce processus d’analyse en vue d’un meilleur fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Le 15 février prochain, nous avons une réunion avec la Commission européenne devant laquelle nous confirmerons également les mêmes engagements et nous lui présenterons aussi l’état de nos travaux. Le délai de remise de notre rapport final – qui comprendra les solutions que nous estimons possibles et adéquates à nos yeux pour contribuer à régler les problèmes de la chaîne d’approvisionnement alimentaire– est pour nous un sacré défi car le mois de juin n’est pas très loin.