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En Suisse, un projet de ferme bio hors-norme

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Une agricultrice suisse et son mari se sont lancés depuis dix ans dans un projet titanesque réunissant une ferme laitière bio, un hôtel, un magasin et des cabinets médicaux dans un bâtiment écologique de six étages au cœur des montagnes suisses, espérant employer près de 60 salariés. Une utopie « nécessaire », selon Camille Andres, la journaliste qui publiera bientôt un documentaire dédié à Esther et Nicolas Mottier.

« Il faut qu’on fasse rêver avec l’écologie. » Pour la journaliste Camille Andres, filmer l’histoire d’Esther Mottier était « nécessaire ». D’une part pour brosser le portrait d’une femme à la tête d’un projet pharaonique. Mais aussi pour souligner que « l’urgence est telle que nous avons besoin de projets qui transforment toute une région ». Dans Le pari d’Esther, documentaire auto-financé bientôt en ligne, on comprend rapidement comment l’arche écologique d’Esther et Nicolas Mottier pourrait un jour bouleverser le paisible village suisse de Château d’Oex, voire le district de la Riviera-Pays-d’Enhaut, et jusqu’à l’ensemble du canton de Vaud (Lausanne).

Rêvé depuis une dizaine d’années, et la naissance de leur premier enfant, les Mottier ont appelé ce projet « Votre cercle de vie ». Un bâtiment-monde au toit végétalisé accolé à un chalet plus traditionnel, dans lesquels seront réunis ferme laitière bio, un atelier de transformation de fromage, une unité de biogaz, des salles de réunion, un restaurant de 130 couverts, 22 chambres d’hôtel, des cabinets médicaux, un magasin,… Le tout géré par 60 salariés et conçu selon les principes d’architecture ésotériques de la « géométrie sacrée », aboutissant à une étable ronde, ou à un atelier de fromage hexagonal. Coût estimé des travaux : 40 millions d’euros.

Le frein de la réglementation environnementale

Comme l’explique Esther Mottier dans le film, le projet part d’une envie de « motiver les gens pour le changement », et de faire découvrir les métiers de l’agriculture aux touristes. Mais il naît aussi de contraintes. À la tête d’un troupeau d’une quarantaine de vaches, les Mottier produisent de l’Etivaz, l’une des plus anciennes AOP de Suisse. Une marque reconnue qui pâtit cependant depuis quelques années de rendements en lait stagnants et de surchargements des prairies. Et avec leur ferme ancienne, dont le film montre le mauvais état, rénover et trouver de nouveaux débouchés était aussi devenu pour le couple une nécessité.

Naturopathe de formation et mère de trois enfants, Esther Mottier a affiné peu à peu son projet en observant les bêtes, la nature, ou en s’intéressant au feng-shui, et au Christ. Dans le film, elle prend d’ailleurs parfois des airs de leader spirituel. « Il y a autour d’elle tout un groupe, surtout composé de femmes, qui se sentent inspirées par elle », confirme Camille Andres. Avec ce combat, poursuit-elle, Esther Mottier est devenu plus généralement un personnage local, auquel certains prédisent même un destin politique.

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Le documentaire montre aussi Esther Mottier à l’assaut des services techniques cantonaux pour défendre, dossier et présentation en Power-point à l’appui, ce bâtiment qu’elle ne cesse de peaufiner avec des architectes et experts en marketing. « Il y a un déficit de compréhension entre l’administration et les paysans », regrette Camille Andres. Car lors ses démarches, la jeune femme est souvent renvoyée à des normes environnementales. Des règles concernant les risques ou le paysage, qu’elle peine à accepter, tout comme bon nombre de ses collègues agriculteurs, bio ou conventionnels, en Suisse et ailleurs.

L’opposition reste discrète

Localement, dans la pure tradition suisse, l’opposition se montre en revanche discrète. Dans le cadre de la préparation du film, la réalisatrice avoue même avoir eu du mal à trouver des voix discordantes. La plus franche à l’écran sera celle de Philippe Rosat, un autre agriculteur bio. « Ce n’est pas un modèle futur pour l’agriculture de montagne suisse. C’est impensable pour l’agriculture normale d’investir dans des choses comme ça. » Et de prévenir : si le bâtiment ne correspond pas à l’architecture classique des chalets de la vallée, « je m’opposerai ».

Modifié selon les demandes de la direction cantonale de l’aménagement, le projet serait malgré tout aujourd’hui en voie d’obtenir les autorisations nécessaires. Les travaux seront ensuite financés grâce par la fondation Esprit Ensemble. Une structure créée par les Mottier, et qui sera l’unique propriétaire des bâtiments. Pour Camille Andrès, la forme et l’ampleur du projet pourraient être encore modifiées en fonction des aléas administratifs ou financiers, mais il ne fait aucun doute qu'il aboutira. « Ce que je voulais filmer, c’était ce moment-là : le passage de l’utopie à la réalité. »

« Nous avons besoin de projets qui transforment toute une région »