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Espagne : l'irrigation sous pression

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Après des mois de sec, des pluies ont enfin arrosé l’Espagne ces dernières semaines. Comme en France, elles ne devraient pas étancher la soif de l’agriculture espagnole, qui fait face à l’une des pires sécheresses de son histoire récente et à des niveaux de nappes très bas. La situation est telle que des transferts du Tage vers le Levant ont dû être réduits, début mai, pour préserver le débit du plus grand fleuve de la péninsule ibérique. 12 000 hectares de cultures irriguées seraient sur la sellette. Pressé par le changement climatique, Madrid relance un combat séculaire pour l’eau, jusqu’ici nourri de transferts inter-régionaux, de retenues, de micro-irrigation, ou d’usines de dessalement d’eau de mer. Annoncé en pleine campagne électorale, le récent plan du gouvernement socialiste poursuit dans cette voie, avec notamment de nouvelles usines de dessalement, essentiellement destinées à la consommation humaine. Le syndicalisme agricole majoritaire reste sur sa faim. Les irrigants cherchent à obtenir de nouvelles autorisations de prélèvement, et à moderniser rapidement le parc hydraulique existant.

Avec ses 1 200 retenues, ses centaines d’usines de dessalement d’eau de mer et ses 3,8 millions d’hectares (Mha) irrigués, l’Espagne paraît bien loin de la France, pourtant cachée juste derrière les Pyrénées. Rompu aux périodes de sécheresses, en lutte de longue date contre la désertification, le pays a réinvesti dans les installations hydrauliques dans les années 2000 en misant notamment sur le dessalement de l’eau de mer – dont les volumes vont à 22 % vers l’agriculture. Symbole de cette nouvelle ère : Barcelone. Après avoir dû convoyer de l’eau potable par bateau depuis Marseille en 2008, la ville a construit la plus grande usine de dessalement d’Europe. Mais ces nouveaux volumes restent modestes au regard des surfaces irriguées, et avec le changement climatique et l’essor du tourisme, les défis hydriques s’accumulent.

Ces derniers mois, le climat a fait franchir un nouveau cap de stress hydrique à ce pays qui concentre un quart des productions de légumes et un cinquième du cheptel de porc européens. Selon l’Aemet, l’Espagne a connu en avril le mois le plus chaud et le plus sec depuis le début des relevés météorologiques dans le pays. Cette vague de chaleur a fait suite à plusieurs mois de sécheresse, après une année 2022 considérée comme la plus chaude de l’histoire récente du pays. Si bien que lors de la dernière semaine de mai, les nappes phréatiques ont vu leur niveau chuter à 47,5 % de leur capacité. Soit 20 points de moins que la moyenne des dix dernières années à la même époque (68,1 %).

La situation est telle que le gouvernement s’est résolu à une baisse des prélèvements dans le Tage, le plus long fleuve de la péninsule ibérique. Dans le viseur : le « Trasvase Tajo-Segura ». Un ouvrage de 300 kilomètres destiné à transférer une partie de son débit vers le bassin du Segura, qui approvisionne de vastes bassins légumiers comme celui d’Almeria - et ses 30 000 hectares du culture de légumes sous serre. Mis en service en 1979, le Trasvase va devoir réduire de 38 à 27 hectomètres cube mensuels d’ici 2027, hors cas de pluies abondantes. Selon le Syndicat central des irrigants de l’aqueduc Tage-Segura (Scrats), la réforme pourrait entraîner l’abandon de 12 200 hectares de cultures. Depuis la mise en place du Trasvase, le débit du fleuve a baissé de 12 % et pourrait chuter de 40 % à l’horizon 2050, selon le gouvernement.

Des aides pour l’eau potable

Du côté des agriculteurs, la situation est déjà dramatique, même si elle s’est améliorée ces dernières semaines grâce à des pluies dans le nord et l’ouest, puis des orages dans le sud ces derniers jours. Selon un rapport publié début mai par le principal syndicat agricole du pays, la Coordination des organisations d’agriculteurs et d’éleveurs (Coag), « plus de cinq millions d’hectares de céréales non irriguées » ont subi « des pertes irréversibles ». Les producteurs d’olives (destinées à faire de l’huile) tablaient sur une production de 663 000 tonnes d’huile cette année, contre 1,49 million de tonnes (Mt) l’an passé.

Le gouvernement socialiste est intervenu début mai. « En raison du changement climatique, nous avons une incidence beaucoup plus importante d’épisodes chaque fois plus fréquents et plus intenses », a constaté la ministre de la Transition écologique le 10 mai, à l’issue d’un Conseil des ministres exceptionnel. Teresa Ribera a annoncé des mesures d’urgence, essentiellement destinées à assurer l’approvisionnement de la population et des agriculteurs, et à les indemniser. Sur les quelque 2,19 milliards d’euros (Mrd€) de ce plan, un peu moins des deux tiers doivent servir à la construction de nouvelles infrastructures, notamment des usines de désalinisation de l’eau de mer et des systèmes pour accroître la réutilisation d’eaux usées.

« Mais l’essentiel de ces projets concerne l’eau de consommation humaine, notamment la construction d’unités de dépuration pour les villages de plus de 2 000 habitants, et la protection de l’environnement », analyse le président de la Fenacore (irrigants), Andrés del Campo. Un mois après les annonces, les irrigants espagnols s’impatientent, ils attendent plutôt des autorisations de prélèvement. « Il faut préparer les prochaines sécheresses, grâce à la désalinisation, mais dans l’immédiat, malheureusement, nous n’avons pas d’autre choix que d’amener l’eau des aquifères là où on en a le plus besoin », assure Andrés Gongora, délégué syndical de la province d’Almería de la Coag.

Moderniser les ouvrages existants

Des agriculteurs du Levante ont récemment demandé l’autorisation de transvaser l’eau du fleuve Júcar aux irrigants des bassins-versants et au ministère de la Transition écologique, « qui ne donne pas de réponse, alors que les irrigants seraient d’accord », assure-t-il « Les irrigants d’Almería ont demandé pour leur part l’autorisation d’utiliser les puits dits de sécheresse, d’habitude réservés à la consommation humaine mais qui exceptionnellement pourraient servir à l’irrigation à condition de ne pas provoquer de coupures d’eau en milieu urbain, mais leur demande est également restée lettre morte. »

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Plus généralement, les producteurs souhaiteraient accélérer les dossiers engagés par le gouvernement. « Aucun chantier d’infrastructure d’irrigation n’a encore été initié parmi les projets qui figurent dans le Plan de gestion des bassins hydrographiques espagnol 2022-2027, y compris ceux qui portent sur la modernisation des infrastructures existantes », s’alarme Andrés del Campo. La faute en revient, selon lui, au « retard excessif » pris par le ministère de la Transition écologique dans le traitement des dossiers. L'agriculteur redoute que les irrigants perdent ainsi les opportunités de financement.

Les irrigants visent notamment le Plan de relance européen. Le président de la Fenacore, Andrés del Campo, s’indigne d’ailleurs que seulement 1,5 Mrd€ de ce plan soit fléché par le gouvernement au secteur agricole. « Nous ne voulons pas construire de nouvelles retenues d’eau, sauf ponctuellement », assure-t-il. La priorité de la Fenacore est la modernisation des infrastructures existantes. Le parc est déjà conséquent : 1 200 retenues et 35 ouvrages de transvasement des eaux de fleuve, qui permettent d’irriguer 3,8 Mha - dont 35 000 hectares sous serre. « La ferme Espagne ne fait face à une sécheresse hydraulique qu’au bout de cinq saisons météo sèches, assure-t-il. Les ouvrages d’irrigation existants sont aujourd’hui plus que jamais nécessaires. »

Alternatives limitées

Pour la Fenacore, les solutions alternatives aux prélèvements dans les aquifères, comme la réutilisation d’eaux usées et les usines de désalinisation de l’eau de mer, semblent insuffisantes. Les usines de désalinisation apportent à présent 505 millions de mètres cubes par an (Mm3/an) qui permettraient d’irriguer à peine 20 000 hectares, selon la Fenacore. « Le coût de cette source d’eau est très élevé à cause du coût énergétique, qui représente 60 % de son coût total. À présent, ce n’est pas viable pour l’activité agricole », résume Andrés del Campo. Toutefois, 22 % des eaux désalinisées espagnoles allaient à à l’agriculture en 2014, selon l’Office international de l’eau. Quant aux eaux traitées, elles apporteraient actuellement 400 Mm3/an pour 57 000 hectares micro-irrigués.

Pour ces agriculteurs, pas question de remettre en cause l’existence des ouvrages. « Sans eux, nous ne pourrions satisfaire les besoins en eau et aliments que de 5 millions de personnes, alors que la population qui vit en Espagne, l’été, atteint 70 millions de personnes », calcule Andrés del Campo. La profession met en avant ses efforts en matière d’optimisation de l’usage de l’eau. « Ces systèmes ont été modernisés au cours des vingt dernières années, assure l’irrigant espagnol. 54 % des surfaces irriguées sont équipés de systèmes de micro-irrigation ». L’irrigation par écoulement ne concerne plus que 23 %, contre 59 % en l’an 2000. Depuis, la consommation d’eau par hectare irrigué, en Espagne, aurait été diminuée en moyenne de 20 %. Quant à la surface irriguée, elle est restée stable depuis dix ans autour de 15 %.

Le débit du Tage pourrait baisser de 40 % d’ici 2050

« L’essentiel de ces projets concerne l’eau de consommation humaine »

« Des pertes irréversibles sur 5 millions de céréales non irriguées »

En Allemagne, appel au boycott contre des fraises irriguées espagnoles

Une campagne de boycott des fraises espagnoles a provoqué la fureur des agriculteurs et de la droite espagnols, poussant une délégation parlementaire allemande, en visite en Espagne, à suspendre le 5 juin ses travaux. Au cœur de cette polémique : un appel au boycott lancé par l’organisation citoyenne allemande Campact, signé par plus de 162 000 personnes et appelant les principaux supermarchés allemands à retirer de leurs étals les fraises produites dans la province de Huelva (Andalousie, sud), première région exportatrice de fruits rouges en Europe. L’ONG entend ainsi dénoncer un projet de loi du gouvernement régional andalou, aux mains du Parti populaire (PP, droite), visant à régulariser des exploitations illégales de fruits rouges situées à proximité du parc naturel de Doñana, lieu de refuge pour des millions d’oiseaux migrateurs. Selon les associations environnementales, 1 500 hectares de cultures, irriguées pour la plupart par des puits clandestins, seraient légalisés sur cette réserve emblématique classée à l’Unesco, aujourd’hui menacée de désertification.

Au Portugal, l’exécutif veut réduire l’utilisation des nappes de l’Algarve

Le gouvernement portugais a décidé de rationner l’eau dans l’est de la région de l’Algarve en proie à la sécheresse, avec l’objectif de réduire à terme l’utilisation des nappes phréatiques de 15 %, rapporte l’AFP. « Dans les barrages d’Odeleite et Beliche, l’usage de l’eau à destination de l’agriculture et des terrains de golf va être réduit de 20 % », a indiqué le ministre portugais de l’Environnement, Duarte Cordeiro, à l’issue d’une réunion de la commission de gestion de la sécheresse le 1er juin. L’exécutif portugais a également annoncé la création d’une commission dédiée aux ressources hydriques de l’Algarve, composé de membres de l’Agence portugaise de l’environnement et de la direction générale de l’Agriculture. Elle devra identifier les autorisations de prélèvement d’eau pouvant être révoquées afin de réduire de 15 % l’utilisation de l’eau provenant des nappes phréatiques de l’Algarve, a souligné Duarte Cordeiro. Selon le gouvernement, 36 % du territoire portugais se trouve actuellement en situation de sécheresse sévère ou extrême, en particulier les régions de l’Alentejo et l’Algarve, dans le sud du pays. D’après l’observatoire européen Copernicus, 91,9 % du Portugal est affecté par la sécheresse, dont 25,8 % en état d’alerte.