Promouvoir un modèle alimentaire durable et une meilleure sécurité alimentaire des pays en voie de développement, produire plus et mieux en s'assurant d'une alimentation de qualité et de plaisir : la France trace ses voies pour nourrir les 9 milliards d'habitants de la planète en 2050. A Milan, elle compte bien assurer la promotion de son modèle alimentaire français en passant de celui de « la fourche à la fourchette » à celui de « l'assiette à la terre ». Petite visite guidée.
Le 1er mai, jour de l'inauguration du pavillon France à Milan, la France était enfin prête. « On sera prêt, mais que ce fut difficile ! », avait lancé Alain Berger, commissaire général de l'exposition, deux jours plus tôt en faisant visiter aux journalistes français les 3 600 m2 du pavillon français encadré par ceux du Vatican et d'Israël. Mais l'honneur est sauf – tout comme les finances publiques – le budget n'a pas été dépassé… Un tour de force, quand on sait que la décision n'a été prise par le 1er ministre français qu'en avril 2013… « Voici 3 ans, il y avait même un doute sur notre présence à Milan », a d'ailleurs insisté Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, lors de l'inauguration.
Le marché pour le bâtiment a été signé en avril 2014 (14M€) et les travaux entamés le 29 septembre. À l'époque, les Allemands avaient déjà commencé leurs travaux depuis plus d'un an ! Six ministères ont financé ce projet à hauteur de 20M€, dont celui de l'Agriculture (7,5M€) et les 5 autres contribuant chacun pour 2,5M€. L'enveloppe globale se monte à 23M€ : restait à trouver les financements complémentaires pour exposer les réponses de la France au thème de Milan 2015 (voir encadré).
EXCELLENCE SCIENTIFIQUE
« Pour répondre au défi alimentaire mondial, nous estimons que notre pays doit répondre aux besoins quantitatifs croissants, tout en préservant les potentialités naturelles de la planète ainsi que ses équilibres socio-économiques », martèle Alain Berger, commissaire de l'exposition.
Presque la quadrature du cercle ! « Comment faire simple, avec des enjeux compliqués ? », avait lancé de son côté Alain Blogowski, conseiller scientifique du projet le 8 avril dernier, non sans préciser que « pour nourrir la planète en 2050, il faudra une combinaison de sciences, de technologies et d'innovations ».
Et le pavillon France de dérouler de grands travaux de recherche permettant d'emprunter les voies du futur selon quatre piliers : promouvoir un modèle alimentaire durable et une meilleure sécurité alimentaire des pays en voie de développement, produire plus et mieux en s'assurant d'une alimentation de qualité et de plaisir.
A l'intérieur, trois écrans géants passent en boucle des messages percutants sur l'avenir de notre planète.
Désormais, il s'agit de sensibiliser les 2,5 millions de visiteurs attendus durant six mois sur le pavillon français à la complexité des problématiques proposées. Des messages conçus avec l'appui de « l'excellence scientifique » de 14 organisations de recherche et la collaboration de la plupart des interprofessions françaises au premier rang desquelles figurent Intercéréales, mais en l'absence d'Interbev.
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GRANDES TABLÉES
Le visiteur sera-t-il dérouté par un tel kaléidoscope de produits suspendus au dessus de sa tête dans cet espace didactique, pédagogique et parfois prophétique ?
Mémorisera-t-il la complexité et l'interdépendance des problématiques présentées ? « La complexité, on l'assume, et on la montre dans toute sa beauté », répond sans ambages Alain Berger. Après avoir franchi l'espace végétalisé, où est implantée l'une des plus belles collections variétales de l'exposition (plus de 60 espèces différentes), le visiteur franchit l'entrée du pavillon et chemine vers ce qui est le symbole de la gastronomie française : la table française. Bien sûr, Rabelais, défenseur des grandes tablées, ne s'y retrouverait pas. Mais le symbole y est !
Aucun produit sur des étals : c'est la volonté des architectes qui, si ils font référence à Baltard, ont tenu à inverser les codes de leur halle du XXIe siècle. C'est ainsi que la scénographie oblige le visiteur à lever les yeux au ciel pour détailler la palette de produits dans d'innombrables alvéoles constituant « cette voûte d'abondance ».
Tout y est : collection de blés anciens, agroécologie, agriculture de précision, progrès génétique, pêche durable, la statue de Pasteur et ses microorganismes, la chimie du végétal et son cortège de produits innovants avant d'aborder au final le volet gastronomique.
On y montre là toute la diversité de l'agroalimentaire française allant des fromages aux conserves et la diversité des vins français… ainsi qu'aux huîtres de l'étang de Thau, sans oublier la baguette française et les viennoiseries proposés chaque jour aux visiteurs. Même si le Café des Chefs situé au premier étage du bâtiment se fait bien plus discret que l'immense restaurant allemand ou que les 20 restaurants italiens (10 000 repas/jour), la gastronomie française sera bien présente, avec comme point d'orgue la grande parade gustative du 21 juin prochain organisée à l'occasion de « la journée de la France ».
L'absence de la plupart des poids lourds de l'agro-industrie française fait débat. Auraient-ils décidé de bouder les 184 jours milanais, comme l'écrivait un de nos confrères de l'Usine Nouvelle dans son édition du 30 avril dernier ? Peut-être. De son côté, le président de l'Ania « ne veut pas en rajouter et joue l'apaisement », poursuivait notre confrère. Les industriels français ne partageraient-ils en totalité les options présentées par nos dirigeants politiques français à Milan ? En tout cas, leur discrétion et leur silence renforcent le fossé qui existe actuellement dans le paysage agroalimentaire français. Si certains prônent la poursuite de cette course au productivisme agricole et à l'industrialisation de l'alimentation, d'autres promeuvent une offre alimentaire adaptée aux besoins nutritionnels de l'homme et à la santé de la planète plaidant pour cette nouvelle transition alimentaire. La France a choisi sans ambiguïté de mettre en avant cette seconde voie. Et en consacrant 20 des 23 M€ de l'investissement, peut-être ne voulait-elle pas brouiller le message en accueillant de grands groupes industriels voire des enseignes de la grande distribution….
On a dit et répété que le pavillon était totalement démontable. Fin 2015, les équipes de l'entreprise Simonin, implantée à Montlebon près de Morteau (Doubs) qui a fabriqué ce bâtiment extraordinaire, seront à pied d'œuvre. Pour aller où ? « Nous avons eu des réunions gouvernementales sur ce thème », expliquait Laurent Fabius le 1er mai dernier, assurant qu' « il sera démonté et proposé à l'acquisition ». « Notre souhait est qu'il reste en France », rajoutait-il. Pourrait-il en être autrement ? D'ailleurs, la logique voudrait qu'il aille sur un des quatre sites de la future Cité de la gastronomie (Dijon, Lyon, Rungis ou Tours). En novembre 2015, la France devrait célébrer le 5e anniversaire de l'entrée du repas gastronomique français au patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco. La transition serait toute trouvée. Mais y aura-t-il des candidats ?