Il n'y a, en France, que 4% des entreprises agricoles entrant dans une définition « pure » des firmes de production agricoles, observe le sociologue François Purseigle. Mais ce chiffre augmente et de nombreuses formes hybrides apparaissent. En cause, la montée de la logique financière en agriculture, et le recul de l'agriculture familiale qui, dans sa forme « classique », ne pèserait que pour 20% des exploitations. Le sociologue nous livre ici les résultats du programme de recherche AgriFirm, dont il est responsable, et qui a donné lieu à une conférence de restitution en décembre à Toulouse.
Quel est le principal enseignement que vous tirez de ces trois années de recherche sur ce concept novateur et polémique d'« agriculture de firme » ?
Nous avons la confirmation que, même si les agricultures familiales restent prédominantes dans le monde et en France, de nouveaux acteurs émergent dans le secteur agricole (fonds d'investissement, multinationales, grandes familles d'entrepreneurs). Il n'est pas nouveau d'observer des acteurs agroalimentaires sécuriser leur approvisionnement à travers des prises de participation dans des unités de production. C'est même très vieux. Ce qui est nouveau, c'est l'arrivée d'acteurs qui veulent ajouter l'activité agricole à leur portefeuille d'actifs, alors que c'était une activité jugée peu rentable jusqu'ici, c'est la montée de la logique financière.
La définition de « l'agriculture de firme », que vous dressez dans votre ouvrage Sociologie des mondes agricoles en 2013, est vaste. Elle va de l'agriculteur qui délègue les travaux à une entreprise de travaux agricoles, jusqu'aux exploitations détenues par des acteurs de l'agro-alimentaire ou des fonds souverains. Est-ce que vous ne dessinez pas plutôt un mouvement, justement celui de la montée de la logique financière et du développement du salariat dans l'agriculture ?
Quand on observe de près les statistiques, certes il n'y a, en France, que 4% des entreprises agricoles entrant dans une définition « pure » des firmes de production agricoles. L'agriculture familiale « classique » telle qu'on se la représente très souvent, ce n'est plus que 20%. A côté de cela, dans 30 % des cas, l'exploitation familiale correspond à une entité productive gérée par une seule personne avec des salariés, ou qui externalise une partie du travail. Peut-on encore considérer qu'un chef d'entreprise travaillant seul avec des salariés non familiaux, c'est de l'entrepreneuriat familial ?
Nous n'étudions pas simplement des formes « pures » d'agriculture de firme, mais aussi les processus d'éloignement du modèle familial. On trouve aujourd'hui des formes hybrides. L'agriculture de sous-traitance en est une. Dans le cas de l'agriculteur qui délègue, la firme se situe plutôt du côté de la société commerciale qui n'a parfois plus rien à voir avec une simple ETA, mais qui s'apparente à une firme de prestation de services qui contrôle et organise les actifs productifs à très grande échelle. C'est aussi le service ou la filiale d'une entreprise qui organise la production pour le compte de dits « agriculteurs » qui n'ont d'agriculteurs que le nom.
Pouvez-vous nous donner des exemples en France de cette agriculture de firme ?
La firme ne se repère pas facilement. Elle entre au capital, elle s'incarne dans des flux, elle est relativement invisible. Il s'agit d'entreprises qui avant tout contrôlent des actifs agricoles, qui se déplacent. Dans les productions animales hors sol, on a pu voir des entreprises de l'Ouest se délocaliser dans d'autres régions, car elles étaient limitées dans leur développement par la réglementation environnementale. Dans le secteur des légumes de pleins champs, on a vu se développer des entreprises à la structure capitalistique familiale mais à l'organisation du travail qui n'a plus rien de familiale. Les logiques de firme peuvent s'incarner dans le développement de coentreprises, dans la nature « nomade » de l'activité et un degré souvent faible au territoire pouvant aller sur des approches « a-territoriale » de l'activité agricole. En France comme dans d'autres pays européens, la firme de production agricole peut prendre le visage d'une entreprise fonctionnant autour de plusieurs sites de production situés dans des régions différentes mais gérés en réseaux.
Pourquoi l'agriculture de firme fait-elle polémique, voire même inquiète, comme dans le cas de la ferme des 1 000 vaches ?
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Pourquoi parle-t-on des 1 000 vaches ? Parce que l'investisseur n'est pas agriculteur et pas du secteur. Les exploitations familiales de grande taille font beaucoup moins polémique. D'autre part, on confond souvent agriculture industrielle et agriculture de firme. L'industrialisation de l'agriculture n'est pas nouvelle. Dans certaines régions, elle a pu être portée par des familles. Ce qui est nouveau, c'est l'arrivée de nouveaux acteurs, qui n'investissent pas forcément dans de grosses exploitations, mais peuvent investir dans de nombreuses exploitations. L'émergence de ces acteurs inquiète parce qu'elle vient mettre à mal une représentation bien-pensante de l'agriculture familiale. La famille, c'est forcément bien en agriculture.
Quel est le moteur du développement de cette « agriculture de firme » ? Une rentabilité accrue du secteur ?
Ce n'est pas forcément plus rentable qu'avant. Mais dans le contexte de crise actuel, l'activité agricole peut rassurer les détenteurs de capitaux. Le développement de l'agriculture de firme donne surtout à voir l'incapacité du milieu agricole à s'auto-reproduire. La financiarisation n'est pas seulement le fait de l'agriculture de firme. Elle est aussi portée par l'épargne citoyenne, des business angels, de nouveaux fonds d'investissement. Tout cela met en perspective la question du financement de l'agriculture. Sur le terrain, on a vu des acteurs du secteur agroalimentaire, voulant anticiper la mise en place d'un marché du carbone en faisant l'acquisition d'exploitations dans des régions d'élevage.
Cela signifie que l'agriculture familiale ne va pas de soi. S'il n'y a pas de dispositifs pour accompagner les entreprises familiales, d'autres formes d'entrepreneuriat les remplaceront. Si nous avons célébré en 2014 l'agriculture familiale, c'est bien qu'il y autre chose qui existe, à côté. On met tout aujourd'hui sous le nom d'agriculture familiale. Nul ne peut nier l'éloignement du modèle familial à l'œuvre aujourd'hui en France et en Europe, même si ce n'est pas aussi développé que dans d'autres régions du monde.
Si elle continue de se développer, « l'agriculture de firme » pourra-t-elle cohabiter avec d'autres formes d'agriculture ?
Tout comme on voit coexister des agriculteurs avec d'autres milieux professionnels, on voit coexister, au sein de la sphère agricole, plusieurs mondes agricoles. On voit déjà coexister, à côté d'agricultures familiales en profondes transformations, des agricultures financières et marchandes sans agriculteur et des paysans congédiés et sans agriculture. La coexistence de différents modes d'organisation de la production agricole qui se différencient de plus en plus, au lieu de s'homogénéiser et de présenter un continuum, est une réalité que l'on ne peut plus nier. Cela doit conduire les chercheurs à entreprendre des travaux sur les modalités de coexistence entre différents types d'entreprises agricoles. Si les agricultures familiales ne sont pas appelées à devenir des agricultures de firme, elles seront certainement amenées à coexister avec elles.
Pour approfondir : « Les agricultures de firme. Volume 2 Délocalisation et évictions », Études rurales, n° 191, juin 2013, 248 p.
« Les agricultures de firme, Volume 1. Organisations et financiarisation », Études rurales, n° 190, janvier 2013, 208 p.