Le premier rapport de la CIAA sur la compétitivité du secteur agro-alimentaire dresse un bilan inquiétant de la capacité des Européens à réagir à l’émergence de pays comme le Brésil. Premier exportateur mondial, l’Europe ne cesse en effet de perdre des parts de marchés. Et les efforts des industriels européens pour renverser la tendance sont insuffisants, les entreprises consacrant moins de fonds à la recherche-développement que leurs concurrentes américaines et japonaises.
Le constat est là : sur le marché mondial de l’agro-alimentaire, l’Europe perd du terrain, prévient la Confédération européenne des industries agroalimentaires (CIAA) dans son premier rapport sur l’état de la compétitivité du secteur, publié le 1er juin. De 24% en 1998, la part européenne des exportations mondiales d’aliments et de boissons est passée à 18,5% en 2004, soit une chute de 20%, selon le rapport. Dans le même temps, le Brésil voyait ses parts de marché augmenter de 46% et son solde commercial progresser de 300%. L’Europe, elle, se maintient en tête avec un solde commercial en progression de 7%. Mais pour combien de temps ?
Un secteur fragmenté, dominé par les PME
Pour tenter d’avancer des solutions et d’enrayer la tendance, la CIAA dresse dans un premier temps une cartographie du secteur agro-alimentaire.
Premier constat : avec 99,1% des entreprises, les PME sont omniprésentes dans le secteur. Elles emploient 61,3% des salariés du secteur et génèrent près de la moitié (48,5%) du chiffre d’affaires. En comparaison, les grandes entreprises emploient 39% de la main d’œuvre pour 52% du chiffre d’affaire. Mais la situation des PME est plus fragile. Leur profitabilité est moindre et elles sont moins efficaces en terme de production, de distribution et de vente. Leur retour sur investissement est moins élevé, ce qui peut mettre leur croissance en danger.
Deuxième constat : c’est une industrie fragmentée, qui produit un large éventail de produits, industriels ou non. Quatre secteurs d’activités principaux y sont représentés qui à eux seuls rassemblent 77% du chiffre d’affaires total du secteur et emploient 84% de la main d’œuvre : les boissons, les produits laitiers, les viandes, et les aliments préparés (y compris les biscuits, la confiserie, les pâtes, les plats préparés et le chocolat). Selon la CIAA, cette diversité constitue à la fois la force mais aussi la faiblesse de l’industrie européenne.
« La croissance, l’innovation, un meilleur environnement réglementaire, et le transfert de connaissances aux PME sont autant de facteurs-clés pour faire de l’Europe un espace où l’industrie [agro-alimentaire] peut étendre ses activités et proposer des produits nouveaux qui rencontreront les attentes des consommateurs », estime Jean Martin, président de la CIAA.
Insuffisance des budgets consacrés à la recherche
Comparées aux PME, les grandes entreprises européennes sont plus profitables et ce sont elles qui ont les positions les plus fortes sur les marchés mondiaux. Mais elles sont en train de perdre leur avance sur le terrain stratégique de la recherche, prévient la CIAA.
En 2003, les dépenses en recherche-développement des IAA mesurées en pourcentage de la production s’élevaient en moyenne à 0,32% en Europe contre 0,40% aux Etats-Unis, 0,35% en Australie et 0,79% au Japon.
Si la proportion élevée de PME explique en partie cette contre-performance, les multinationales sont apparemment aussi distancées. Selon un rapport de la Commission, les grands industriels de l’agroalimentaire n’auraient investi qu’à peine plus de 50 millions d’euros en R&D au cours de l’année 2004 contre plus de 150 millions pour leurs concurrents des autres régions du monde. Exprimé en pourcentage des ventes, le retard est également patent, à 1,7% contre 2% en moyenne au cours de la même année.
De plus, la situation ne semble pas près d’évoluer favorablement dans un avenir proche. Selon un sondage interne, près de la moitié (48%) des grandes entreprises membres de la CIAA n’envisageraient pas d’accroître leurs dépenses en R&D en Europe. 4% d’entre elles envisageraient même de réduire leurs dépenses dans ce secteur.
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« Nous devons continuellement améliorer la valeur ajoutée de nos produits. L’accroissement des activités de recherche-développement […], une innovation performante et l’approvisionnement en matières premières agricoles à des prix compétitifs maintiendront l’Europe en tête de la course », explique Harry Salonaho, p.-d.g. de Valio et président de la fédération finlandaise ETL.
Appel au doublement des fonds européens
Et ce n’est pas l’Europe qui viendra au secours de ces entreprises. Les négociations budgétaires, où les calculs nationaux finissent toujours par l’emporter, ont conduit les chefs d’Etat et de gouvernement à revoir drastiquement à la baisse les ambitions de la Commission européenne en matière de fonds consacrés à la recherche.
Le budget du 7e programme cadre de recherche-développement de l’UE (PCRD) fixe actuellement à 350 millions d’euros jusque fin 2013 la part annuelle consacrée à l’alimentation, à l’agriculture et aux biotechnologies, soit 5,5% du total, tous secteurs confondus. Le Parlement pourra toujours obtenir une rallonge comme il est de coutume, mais celle-ci ne pourra de toute façon pas excéder par trop les limites âprement négociées par les chefs d’Etat au sommet de Bruxelles en décembre 2005.
Face à ce qu’elle considère comme une injustice – ces chiffres ne correspondent pas au poids du secteur agroalimentaire, le premier en Europe avec 815 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 4 millions d’employés –, la CIAA ne sera pas en mesure de remettre fondamentalement en cause ces proportions qui font la part belle aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Sans se faire d’illusions, elle réclame un doublement des fonds, de 5,5% à 11% afin de mieux refléter le poids du secteur.
La plate-forme technologique « Food for Life », seule issue de secours
Pourtant, des solutions existent. La plate-forme technologique européenne « Food for life » par exemple, qui sous l’égide de la CIAA tentera de mieux coordonner la recherche publique et éviter ainsi les doublons. Lancée début mai, la plate-forme a déjà couché sur le papier une vision commune de l’industrie à l’horizon 2020. Un programme détaillé assorti d’un calendrier opérationnel doit voir le jour à la fin 2006. La large diffusion auprès des PME des résultats obtenus sera l’un des défis cruciaux que la plate-forme aura à relever, prévient la CIAA.
Les programmes nationaux de recherche-développement doivent également pleinement jouer leur rôle, en ne perdant jamais de vue les priorités définies au niveau européen. La préférence des consommateurs pour la qualité, la diversité, la santé et la commodité, ainsi que leurs attentes justifiées en termes de sécurité alimentaire, d’éthique et de développement durable sont autant d’opportunités d’innovation qui doivent guider les politique de recherche, selon la CIAA.
Conditions essentielles au maintien du secteur
Enfin, le rapport détaille les autres conditions nécessaires au maintien des Européens en tête du secteur :
– Un environnement réglementaire simplifié et encourageant l’innovation avec des procédures administratives plus courtes, notamment pour l’approbation des produits alimentaires nouveaux (« Novel Foods », voir encadré)
– La disponibilité de matières premières à un prix compétitif, ce qui sous-tend la poursuite des réformes agricoles, en particulier dans les secteurs qui n’ont pas encore fait l’objet d’une réforme dans le cadre de la PAC réformée
– La conclusion, avant fin 2006, d’un accord multilatéral à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) assurant aux industriels européens des débouchés nouveaux sur les marchés mondiaux. Des normes alimentaires mondiales seraient à cet égard souhaitables, selon la CIAA qui considère comme un handicap concurrentiel l’adoption au niveau européen de normes environnementales strictes que la concurrence internationale n’est pas tenue de respecter.