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Face à Lactalis, les organisations de producteurs ont trouvé leur place

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« Bras de fer », telle est l’expression qui reviendra régulièrement dans la bouche des participants aux négociations sur prix du lait pour les cinq mois à venir entre le groupe Lactalis et les organisations de producteurs. Si le syndicalisme majoritaire est venu en appui, il n’est pas intervenu dans les négociations. Pas si simple sur le terrain.

À première vue, une solution satisfaisante est trouvée. D’ailleurs, Stéphane Le Foll, en ce 30 août, ne manquait pas de « féliciter » durant une conférence de presse « l’accord qui a eu lieu ce matin » entre les organisations de producteur et le groupe Lactalis concernant une hausse du prix du lait. Il saluait également « la maîtrise des organisations syndicales » et l’absence de « débordements », le « préfet de la Mayenne qui a été un médiateur efficace » et « ceux qui ont organisé et poussé à ces négociations ». Avec un prix du lait aux alentours de 256 €/1 000 l de lait en juillet, quand d’autres entreprises sont plutôt autour de 270-280 € le groupe Lactalis avait de quoi mettre le feu aux poudres dans les campagnes, déjà en proie à des prix au-dessous des coûts de production depuis plusieurs mois. « Lactalis ne pouvait pas rester l’entreprise qui paye le moins ses producteurs », affirmait devant la presse Stéphane Le Foll le 30 août. Finalement, l’accord trouvé, après trois rounds de négociation, augure un prix du lait de 280 €/1 000 l en août avec une hausse de 5 € par mois jusqu’en décembre pour arriver à un prix de 300 €/1 000 l. En moyenne annuelle, le prix devrait s’établir alors à 275 €/1 000 l.

Des négociations entre les OP et Lactalis

Les négociations se sont déroulées entre les organisations de producteurs, avec le médiateur des relations commerciales remplacé par le préfet de Mayenne lors du 3e round, et les représentants de Lactalis, à Laval et à la Maison du lait à Paris. Pas de Thierry Roquefeuil, président de la FNPL, ni de Xavier Beulin, président de la FNSEA. Le syndicalisme s’est tenu à l’écart, même si sur le terrain, la FNSEA et les Jeunes agriculteurs font pression auprès des sites industriels avec une mobilisation nationale annoncée le 28 août. Chacun semble être à sa place et le rôle des organisations de producteur paraît renforcé puisque pour la première fois, « toutes les OP Lactalis étaient représentées » lors des négociations, estime Sébastien Amand, vice-président de l’Organisation de producteurs Normandie-Centre, le 31 août. Pourtant, pour Michel Ernault, président de l’association de producteurs Lactalis de Domfront et trésorier de l’organisation de producteurs Lactalis grand Ouest (OPLGO), « tout n’a pas été si simple ». Un constat partagé par d’autres membres de la FNPL et même par Sébastien Amand, également président de la FDSEA de la Manche. Michel Ernault dénonce « un syndicalisme » avec des tensions au sein de ce dernier entre ceux qui défendaient le fait « que pour une fois, on pouvait faire autrement » en laissant une vraie place aux OP et ceux qui avaient « prévu de faire l’accord en son nom ». Sébastien Amand rapporte de son côté qu’avec Lactalis, « cela a été un bras de fer. Les OP seuls ne peuvent rien contre Lactalis ». Il évoque sa double casquette qui a pu « apporter des garanties » aux deux parties, OP et syndicats.

Des OP pas encore unies

Dans l’accord qui a été trouvé, il n’y a pas « de clause de revoyure » au cas où le prix du lait remonterait plus vite que prévu d’ici la fin décembre. Cela a été d’ailleurs l’un des sujets délicats des négociations, précisent plusieurs acteurs. De même, si dans l’accord signé entre les parties, les actions syndicales doivent cesser, Sébastien Amand a affiché clairement la couleur, selon lui, devant Lactalis : « Nous, on n’a pas la main là-dessus ! ». La FNSEA appellera tout de même les acteurs sur le terrain à cesser les actions, le jour même de l’accord. Michel Ernault comme d’autres producteurs aurait espéré une meilleure négociation avec un prix plus élevé. « Il n’y a pas à se gargariser d’un accord comme celui-là », note-t-il. L’union des OP ne semble pas encore pour demain, bien que Marcel Denieul, président de la chambre d’agriculture d’Ille-et-Vilaine, lors d’une conférence de presse à Rennes, suggérât avec pertinence le 19 août : « Il y a 70 OP de lait qui vendent à Lactalis […], pourquoi ne pas se regrouper pour discuter collectivement avec l’entreprise ? ». Pour André Bonnard, secrétaire général de la FNPL : « Lactalis a plié devant les éleveurs. Cela n’était jamais arrivé ». Il parle d’« une nouvelle ère » et du début « d’un fonctionnement à la française ». Lactalis, quant à lui, voit déjà la suite et évoque dans son communiqué du 30 août, « la nécessaire augmentation du prix du lait » et « sa répercussion sur les conditions tarifaires négociées avec ses principaux clients. Cela implique par conséquent une pacification des relations tripartites producteurs/industriels/distributeurs assise sur la confiance et la responsabilité ».

La FNPL, la FNSEA et les JA se félicitent de l’accord trouvé entre les OP et Lactalis

« Je suis fier de cette victoire rendue possible par l’action conjointe et complémentaire du syndicalisme et des organisations de producteurs », s’est félicité le président de la Fédération nationale des producteurs laitiers (FNPL) Thierry Roquefeuil dans un communiqué conjoint de la FNPL, de la FNSEA et des JA, suite à l’accord (300 €/1 000 l en décembre) trouvé entre Lactalis et les OP, le 30 août. Cet accord « fait mentir la morale de La Fontaine ! Le plus fort, le groupe Lactalis, a été contraint de lâcher et de revaloriser le prix du lait », estiment les trois syndicats. Et Thierry Roquefeuil de nuancer : cet accord « ne va pas à lui seul répondre à la crise laitière qui perdure. La responsabilité des autres entreprises laitières est évidemment engagée ».

La Conf’dénonce une crise qui continue, malgré l’accord sur le prix trouvé avec Lactalis

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« Les éleveurs et éleveuses ne s’en sortiront pas avec une aumône, même si elle soulagera certainement, un peu, leurs trésoreries », observe la Confédération paysanne dans un communiqué du 30 août à la suite de la négociation entre les producteurs laitiers et Lactalis du jour même. « La satisfaction affichée à la sortie de la réunion fait surtout craindre que ce prix devienne une référence », continue le syndicat qui rappelle que « 0,27 €/l en moyenne sur l’année, c’était le prix moyen de l’année de crise 2009 ». Selon le syndicat, « la crise ne sera pas terminée tant que des mesures de réduction obligatoire de la production ne seront pas mises en place au niveau européen ».

Déçus de l’accord avec Lactalis, les éleveurs de l’OPL « se demandent s’il faut rire ou pleurer »

Dans un communiqué du 30 août, les éleveurs laitiers de l’Organisation des producteurs de lait (Coordination rurale) « se demandent s’il faut rire ou pleurer » après l’annonce de l’accord entre Lactalis et les organisations de producteurs annoncé le même jour. « Quel syndicaliste digne de ce nom peut honnêtement se féliciter d’être parvenu à un accord couvrant à peine les charges pour 50 % des producteurs ? ! », lance l’OPL. Pour le syndicat minoritaire, « présenter un petit pas comme une avancée décisive et presque historique est une tromperie indigne qui berne tout le monde mais pas les producteurs ». Selon l’OPL, cet accord « condamne les exploitations les plus fragiles à cesser leur activité ».

Une interprofession ne peut remplacer une politique agricole publique (CGT)

Le comportement de grands groupes, tels que Lactalis, Agrial, Danone ou Bongrain « qui détiennent la très grande partie du marché du lait » et qui « imposent leurs conditions (prix, volumes, qualités) aux producteurs agricoles » montre que « les interprofessions ne peuvent être des outils de régulation en lieu et place d’une politique agricole et alimentaire publique nationale », estime la fédération agroalimentaire de la CGT (Fnaf) dans un communiqué paru le 10 août. Pour la CGT, « les conflits récurrents sur le prix du lait dégonflent un peu plus la baudruche des interprofessions qui devaient être l’outil permettant de faire face aux crises agricoles. Force est de constater qu’elles sont réduites à ne jouer qu’un rôle mineur ».

« Un plan français qui sera inefficace sans plan européen » pour l’OPL

« Ce plan français est une avancée modeste mais qui sera inefficace s’il ne s’inscrit pas dans une dynamique européenne », a réagi l’Organisation des producteurs de lait (OPL) de la Coordination rurale dans un communiqué du 1er septembre à la suite de la présentation du plan de réduction de la production laitière française par Stéphane Le Foll, le 30 août. Le syndicat estime ces mesures de réduction « honorables mais insuffisantes ». Selon lui, « cette intervention ne constitue qu’un pansement temporaire. Il faut, en parallèle, appliquer un traitement de fond permettant d’anticiper toute future crise ». Dans ce sens, elle met en avant comme solution la réalisation du Programme de responsabilisation face au marché (PRM) de l’European Milk Board (EMB) proposé au niveau européen. Le syndicat souligne également que « si seuls quelques-uns diminuent leur production, le bénéfice de leurs efforts sera anéanti par l’individualisme d’autres, qui continueront à produire plus, tant au niveau national qu’européen ! ». De même, la nouvelle déclaration est « une complexité administrative supplémentaire dont les éleveurs se seraient bien passés ».