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Marchés mondiaux Fin de l'euphorie sur les prix

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Les marchés mondiaux ont perdu leur euphorie, avec une baisse des prix en 2014 « sur de très nombreux produits agricoles », selon le rapport Cyclope publié le 20 mai. Un recul important pour le maïs, à - 32 % par rapport à 2013, plus contenu pour le blé, entre - 10 à - 14 %, ou le soja, à - 12 %. Le sucre (-4 %), les produits laitiers, les frets maritimes ont aussi vu leur prix chuter, relève la « bible » annuelle des commodités. Pour l'économiste Philippe Chalmin, coordinateur de la 29e édition de l'ouvrage, cette baisse des marchés « sonne le glas sur l'illusion », née à la fin des années 2000 « que la quête des matières premières tirerait la croissance mondiale ». Il ne remet toutefois pas en cause son analyse à long terme : les cours resteront soutenus par une croissance des besoins alimentaires. C'est d'ailleurs ce qu'a connu la viande l'an dernier à l'échelle du globe.

« On assiste à une véritable rupture, qui marque un terme à la grande euphorie des années 2007 à 2014 », a estimé lors d'une conférence de presse Philippe Chalmin, professeur d'histoire économique à l'université Paris-Dauphine. Le rapport Cyclope, qu'il coordonne en faisant appel à une soixantaine d'auteurs, n'est guère optimiste sur l'évolution des marchés mondiaux. 2015 devrait voir la confirmation d'une baisse des prix, avec le maïs à - 5 % par rapport à 2014, le blé entre - 10 % à Paris et - 15 % à Chicago, le sucre à - 11 %, le soja à - 28 %, selon l'ouvrage. Car les auteurs voient jusqu'à présent une répétition du scénario de l'an dernier, marqué par « des conditions climatiques optimales quasiment partout ». La planète a connu des productions records, entraînant une baisse des prix du maïs, à - 32 % par rapport à 2013, du blé, entre - 10 à - 14 %, du soja, à - 12 %. A quelques semaines de la fin de la campagne des grains 2014-15 dans l'hémisphère Nord, les variations plutôt erratiques des prix révèlent l'hésitation des opérateurs : aucun facteur clair ne prédomine. Nul accident climatique n'a encore marqué le globe, comme d'ailleurs l'an dernier à pareille époque, et la campagne en cours va s'achever sur des stocks en croissance. Dans les champs, « c'est mieux que l'an dernier à la même date », a signalé François Luguenot, coauteur en tant que responsable de l'analyse des marchés chez InVivo, tout en restant prudent car « tant que la moissonneuse-batteuse n'est pas passée, rien n'est joué ».

El Niño tient en haleine les spéculateurs

La perspective de l'apparition d'El Niño tient, depuis peu, en haleine les spéculateurs. Il avait déjà été annoncé en 2014, mais n'avait finalement pas frappé. « El Niño constitue le principal facteur de hausse des prix », a indiqué François Luguenot en marge de la conférence de presse. Le phénomène climatique menace essentiellement la zone Pacifique, notamment les céréales en Australie, l'huile de palme en Indonésie et Malaisie. Mais des tensions inverses animent aussi les marchés mondiaux. « Pour les grains, la question est de savoir si tous les éléments de baisse sont déjà intégrés dans les prix », a-t-il souligné. Et de préciser : « La chute des prix du pétrole affaiblit la capacité d'achat de gros pays importateurs » de céréales, notamment l'Iran, l'Algérie.

Cet effondrement du cours du baril, divisé par deux au second semestre (-7 % sur l'année), est d'ailleurs vu dans le rapport comme « de loin l'événement le plus important de l'année » s'agissant de l'ensemble des commodités. Une mauvaise nouvelle pour l'environnement, avec une remise en cause de la transition vers les énergies renouvelables. « C'était bien d'avoir du pétrole cher pour nous pousser à la vertu », a considéré Philippe Chalmin.

La Chine, « clé » des marchés

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L'Empire du Milieu, désormais 3e importateur mondial de viande bovine, reste la « clé » des marchés de matières premières, malgré le ralentissement de sa croissance en 2014. Sur la sécurité alimentaire, la stratégie des Chinois évolue, en se concentrant sur la production de riz et de blé, tout en acceptant d'être « durablement importateurs de maïs et de soja » pour nourrir le bétail, faute d'avoir assez de terres agricoles pour tout cultiver, a expliqué François Luguenot. Autrefois obsédée par la constitution de stocks, la Chine semble avoir fait « le choix de maîtriser les circuits commerciaux », comme en témoignent les prises de contrôle du géant céréalier Cofco (China National Cereals, Oils and Foodstuffs Corporation) dans plusieurs groupes de négoce internationaux, a-t-il ajouté. « Plutôt que d'accumuler des stocks coûteux et périssables, ne vaut-il pas mieux contrôler ? », résume le rapport. Le négoce de matières premières commence d'ailleurs à voir émerger des acteurs asiatiques. Singapour est en passe de s'imposer comme le « deuxième hub mondial » dans ce domaine, après Genève, a estimé Philippe Chalmin.

De meilleures perspectives à long terme

Interrogé sur le retournement des marchés mondiaux, l'économiste ne remet pas en cause son analyse à long terme : les prix resteront soutenus par une croissance des besoins alimentaires. « L'alimentation reste le défi du XXIe siècle. Les besoins augmentent régulièrement en lien avec la démographie, mais les réponses de la production sont instables, à cause des aléas climatiques ou des maladies », explique-t-il. Jean-Paul Simier, co-auteur du rapport, note par exemple que la viande a fait exception en 2014 parmi les marchés agricoles. Alors que la plupart des prix agricoles alimentaires étaient en berne, le prix des viandes a encore progressé (+8% selon la FAO). Les prix du bœuf ont quasiment doublé en dix ans sur le marché international (+87% en Amérique du nord, par rapport à 2009), à l'exception de l'Europe où la conjoncture reste « déprimée ». « Le monde a faim de viande », selon lui. Néanmoins l'année 2015 pourrait être « difficile » pour l'économie des viandes, et les prix pourraient connaître une « détente », essentiellement du fait de la hausse du dollar, prédit le rapport. D'ailleurs les prix mondiaux des viandes ont déjà amorcé un recul depuis janvier, essentiellement celui du bœuf, mais ils devraient repartir à la hausse dès 2017, estime le rapport. Sur le marché du porc, Cyclope prédit que les prix mondiaux devraient rester élevés compte tenu de la forte demande asiatique. L'Asie, en particulier la Chine avec un cheptel en baisse, pourrait soutenir les conjonctures américaine et européenne. Cette dernière en a bien besoin !

Sans prix du carbone suffisant, pas d'accord efficace sur le climat, selon P. Chalmin

La 21e conférence des parties des Nations Unies sur le Climat (COP21) sera « réussie s'ils arrivent à mettre en place les conditions d'un marché du carbone fonctionnel, avec un prix du carbone suffisant », a déclaré l'économiste Philippe Chalmin, lors de la présentation du rapport Cyclope sur les matières premières, le 20 mai. Le rapport recommande de « développer des instruments économiques puissants, en posant les bases d'une véritable tarification internationale du carbone ». « Sans un prix mondial du carbone, aucun accord climatique n'est en mesure d'infléchir rapidement les trajectoires d'émission de gaz à effet de serre », prédisent les économistes de Cyclope. On dénombre actuellement dans le monde dix-sept systèmes d'échanges de permis d'émission de carbone. Après avoir connu un pic à 30 euros la tonne de CO2, le marché européen est aujourd'hui tombé à un niveau historiquement bas de 7 euros la tonne.