Les jeunes pousses de l’agroalimentaire – livraison de repas, de courses ou de paniers recettes – sont bousculées par le confinement qui engendre des changements brusques de comportement de la part des clients. Si certains acteurs suspendent leur activité, d’autres veulent profiter de cette digitalisation accélérée de la consommation, du côté du grand public comme du côté des petits commerçants en quête de nouveaux débouchés. Reste à savoir si toutes ces jeunes entreprises, fragiles au démarrage, pourront résister à ce choc et trouver les ressources financières et organisationnelles pour s’adapter. La durée inconnue du confinement et de la crise en générale est un facteur important, qui complique grandement la tâche des entrepreneurs.
« Nous devons impérativement soutenir nos start-up », a affirmé le 25 mars le secrétaire d’État chargé du numérique Cédric O. L’enjeu est si vital pour ces jeunes pousses prometteuses que l’État a décidé de mobiliser 4 milliards d’euros via divers dispositifs censés permettre à ces entreprises, dont la rentabilité n’est pas immédiate, de passer le pic de la crise. Certaines ont dû toutefois mettre en sommeil leur activité, faute de clients.
Dans le secteur des livraisons de repas, les premières suspensions d’activité ont immédiatement eu lieu. C’est le cas de Dejbox, qui livrait des repas aux salariés en zones périurbaines de plusieurs métropoles françaises. Le groupement de commandes, un élément clé de la rentabilité de ce modèle, n’étant plus mobilisable, la société acquise en janvier par Carrefour a préféré stopper toute activité. « Nos flux d’approvisionnements sont extrêmement affectés depuis le 17 mars, par ailleurs basculer d’une livraison sur le lieu de travail à une livraison à domicile s’avère difficile à opérer dans le contexte actuel à la fois pour vous protéger et protéger nos salariés », indique la société, qui a fermé son service le 17 mars pour au moins 15 jours. La société livrait 400 000 repas par mois, employait 300 salariés, et revendiquait un chiffre d’affaires de 20 millions d’euros en 2019. Quant à FoodChéri, il a cessé la livraison de plats, mais sa cuisine continue de fonctionner pour alimenter sa deuxième marque Seazon, le service de plats frais sur abonnement pour la semaine.
Basil, qui livre des repas à Marseille et Aix-en-Provence, parvient à maintenir son activité au prix d’une forte évolution du concept. « Nous livrons désormais les clients chez eux, alors que nous groupions avant les commandes sur les lieux de travail, et nous offrons aussi le service le soir, alors que nous étions concentrés sur le midi », explique Laura Maximin, co-fondatrice du Basil. Un changement de taille pour la start-up qui a aussi restreint sa zone de livraison au détriment des quartiers de bureaux. Mais ce changement est seulement provisoire : « Nous reviendrons au concept initial dès que les gens seront revenus au bureau », affirme Laura Maximin. Les salariés de la cuisine interne en activité partielle pourront alors réintégrer la société et les projets de développement se concrétiser : juste avant la crise sanitaire, Basil était sur le point d'étendre son service à deux villes supplémentaires en France.
Le même cas de figure se pose chez Nestor, qui confectionne et livre des repas à Paris. Là aussi, la société s’est adaptée au télétravail pour livrer les clients. « Les commandes étaient déjà passées par les salariés eux-mêmes pour être livrées au bureau, ils les font désormais venir à leur domicile » explique Sixte de Vauplane, fondateur et p.-d.g. de Nestor, dont le modèle est davantage basé sur le menu quotidien unique, que sur la densification des points de livraison. « Nous avons dû toutefois nous adapter à cette nouvelle situation en proposant de livrer le week-end et en divisant par deux le prix de l’abonnement mensuel », poursuit-il. Nestor propose en effet habituellement un abonnement à 12,90 euros par mois, permettant ensuite de commander autant de repas qu’on veut à 8,90 euros.
Forte hausse pour les livraisons de courses
Epicery, la place de marché permettant à des commerces de bouche de proposer leur offre au grand public, a connu dans les premiers jours du confinement une vague inhabituelle de trafic, comme les autres acteurs de la livraison de courses (ventes valeur en hausse de 90,2 % pendant la semaine du 16 au 23 mars 2020 en France, par rapport à la même semaine de 2019, selon Nielsen). « Le jeudi 26 mars, nous avons enregistré 250 commandes, soit 10 fois plus de commandes qu’un jeudi normal de février », affirme Edouard Morhange, p.-d.g. d’Epicery. Les Parisiens et les Lyonnais, confrontés à des délais de livraison très longs via le site de e-commerce des grandes enseignes se sont tournés en masse vers cette solution. Les livraisons sont assurées en deux heures par des sociétés partenaires (Stuart, Coursier Privé, Star Service, Urbit), mais le client peut aussi venir récupérer sa commande chez le commerçant en click and collect. Le professionnel peut aussi livrer par ses propres moyens.
Epicery doit aussi faire face à un autre phénomène : les demandes de commerçants qui veulent maintenir ou limiter la baisse de leur chiffre d’affaires, mais ne disposent pas d’un site marchand à l’heure où les clients rechignent à fréquenter les supermarchés. « Nous avons revu notre fonctionnement pour pouvoir désormais intégrer 100 à 150 nouveaux commerçants par jour, alors que nous en intégrions une vingtaine chaque mois avant la crise », détaille Edouard Morhange. Le dispositif est adapté à l’ambition d’Epicery qui compte s’implanter dans près de 30 villes de France dans les prochaines semaines. « Nous nous sommes fixé pour objectif d’atteindre 1 000 boutiques d’ici trois semaines », prévoit-il. Epicery rassemble 450 commerçants dont 300 sont ouverts actuellement. Chaque client dépense en moyenne 70 euros pour une commande, souvent auprès de plusieurs commerces de bouche.
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Pour faciliter la vie des consommateurs et des petits commerçants, le secrétaire d’État chargé du numérique Cédric O a incité les plateformes de e-commerce à offrir des conditions favorables aux professionnels souhaitant ouvrir leur e-boutique. Epicery a joué le jeu en supprimant la période d’engagement (12 mois habituellement) et en offrant l’abonnement pendant 3 mois). En revanche, Epicery continue de prélever 5 % du chiffre d’affaires. D’autres opérateurs ont rejoint le mouvement et sont présentés ainsi sur le site du secrétariat d’État comme Cdiscount, Ma Ville Mon Shopping (groupe La Poste), Rakuten ou encore E-Bay.
Collaboration entre GMS et commerce indépendant
« Il y a beaucoup de complémentarité entre l’offre de Monoprix et celle des commerçants présents chez Epicery », explique Edouard Morhange. Monoprix (actionnaire minoritaire d’Epicery) oriente ses clients vers Epicery lorsqu’il ne peut pas livrer très rapidement, et Epicery a initié des ventes flash avec des marques présentes chez l’enseigne de centre-ville. « D’ici la fin de l’année, nous souhaitons concrétiser une plateforme commune entre Epicery et Monoprix qui permettra au client d’avoir un très large choix de produits », prévoit Edouard Morhange. Loin de mettre ses salariés en activité partielle, Epicery a au contraire renforcé ses équipes en embauchant 6 collaborateurs supplémentaires pour faire face au surcroît d’activité. Et ses investissements marketing sont multipliés par deux actuellement pour réussir le déploiement dans les régions.
La crise sanitaire et économique, le confinement et le télétravail qui en découlent, changent profondément les habitudes des consommateurs, de plus en plus adeptes du digital dans leur quotidien. Ils risquent bien de garder leurs habitudes après cette période inhabituelle. C’est le pari que font nombre d’acteurs de la nouvelle économie. Toutefois, seuls les plus souples, capables de s’adapter très vite à un contexte en évolution constante, seront en mesure d’en profiter.
Mobilisation pour les personnels de santé
Face à la forte affluence dans les services hospitaliers, plusieurs acteurs de la nouvelle économie sont arrivés à se mobiliser rapidement pour venir en aide aux soignants. Nestor a par exemple livré des plats depuis le 23 mars à des hôpitaux parisiens, au rythme d’une centaine par jour. Et la start-up reverse actuellement 5 % de son chiffre d’affaires pendant le temps de la crise sanitaire à l’hôpital Necker. Elle compte bientôt mettre en place une collecte auprès de ses clients afin de financer la distribution de repas solidaires, comme le fait déjà Frichti (restauration et courses livrées), après avoir distribué gratuitement des repas au début de la période de confinement. Altershop, e-shop d’Alterfood, s’est aussi engagé à reverser temporairement 10 % de ses ventes à Fondation Hôpitaux de Paris Hôpitaux de France.
Plusieurs jeunes pousses se sont rassemblées autour de la plateforme de financement participatif Miimosa, associée à Josette Anti-Gaspi, pour organiser une collecte de fonds afin de financer des repas pour les personnels de santé. Chaque start-up joue en outre un rôle dans l’opération : Geev (promotion), Phénix (fourniture de matières premières), Brigad (transformation), Coursier Privé et Tier (livraison). Rutabago de son côté va livrer des paniers repas prêts-à-cuisiner.