La baisse des prix agricoles n'est pas provoquée par les grandes surfaces, estime Philippe Chalmin, l'économiste spécialisé dans l'analyse des matières premières et président de l'Observatoire des prix et des marges. Mais celles-ci savent très efficacement en tirer parti, à l'entendre. « A force de tirer sur la corde… », pourtant, ils compromettent l'avenir de leurs fournisseurs et peuvent se retrouver dans la nécessité de sauver des outils comme l'abattoir Gad.
Dans la baisse – ou la hausse le cas échéant – des prix des produits agricoles, peut-on distinguer ce qui relève des marchés comme les marchés mondiaux, et ce qui relève de la pression à la baisse des prix de la part des grandes enseignes de distribution ?
Il y a un énorme fossé entre l'évolution des prix agricoles d'une part et celle des prix pratiqués à la consommation d'autre part. Quand on observe les résultats de notre observatoire des prix et des marges, on s'aperçoit que le consommateur ne subit qu'exceptionnellement les fluctuations des prix à la production. Certes, sur un certain nombre de produits, comme les fruits et légumes, l'impact de la grande distribution est plus important.
Et sur les viandes ?
Sur les produits carnés, la répercussion des prix se fait de manière bien plus directe même si on ne peut pas dire que la grande distribution exagère. Il est vrai que sur ces rayons, les grandes surfaces fonctionnent à marges nettes négatives. Mais je ne suis pas sûr que dans ce domaine des produits carnés la grande distribution joue un rôle nocif. Au contraire. D'ailleurs n'est-ce pas Intermarché qui va finalement sauver l'abattoir Gad ? Sur cette filière, les grands distributeurs sont les premiers embêtés par la fragilisation de leur amont.
Sans doute, mais des marges négatives signifient qu'il s'agit tout de même de produits d'appel…
Le prix jouera mais il n'y a pas que cela. Un hyper ou un super fera un énorme effort pour avoir un beau rayon boucherie.
Donc, ce qui joue davantage ce sont les prix des marchés mondiaux ?
Si on constate des baisses de prix au consommateur, on ne peut pas dire qu'on ait eu des réductions très fortes des prix mondiaux ces temps derniers. Les prix des produits laitiers sont très tendus. Les prix des céréales et oléagineux se sont repliés ces dernières semaines seulement et vont sans doute se replier un peu plus. On devrait avoir une forte baisse du soja. Ce qui sera une bouffée d'oxygène pour l'alimentation du bétail et donc pour les éleveurs. Mais il n'y a pas de lien entre les coûts d'aliments du bétail et les prix des produits animaux, à l'exception peut-être de la volaille. Prenez le marché du porc, il a sa propre histoire, et il est plutôt orienté à la baisse en raison de l'embargo russe. Mais enfin, on est à des niveaux de cours plutôt plus élevés qu'en 2012.
Si les marchés mondiaux sont à ce point importants, les agriculteurs ont-ils raison de vouloir faire changer l'attitude des grandes surfaces de distribution ?
Là où la grande distribution n'est pas raisonnable c'est lorsqu'elle remet en cause directement ou par la bande des accords qui ont été signés. Il n'est pas dans la culture d'un certain nombre de distributeurs de s'engager sur des accords de longue durée avec des clauses de renégociation de prix. Ces distributeurs ont assez souvent des comportements de terre brûlée. Du coup, on est essentiellement dans un rapport de force, dont les grandes entreprises de l'agroalimentaire se sortent assez bien mais dont les victimes sont les PME. Certes, certains distributeurs semblent changer d'attitude mais cela reste ponctuel.
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Ce qu'il faut noter sur le long terme, c'est que nous consommons de plus en plus de produits alimentaires à l'intérieur desquels la part de l'agriculture est de plus en plus faible. Même dans le cas de la viande. L'agriculteur et l'industrie de première transformation ont une influence assez faible. La grande filière test est celle du lait. Il y a, dans cette filière, deux problèmes de relations. D'une part entre l'industriel et le distributeur, d'autre part entre l'agriculture et l'industriel. A ces deux niveaux existe une même mauvaise foi. La fin des prix administrés montre bien l'immaturité des acteurs. Il n'y a qu'un seul pays, la France, où le ministre de l'agriculture et celui de l'économie vont recevoir les gens pour leur dire d'être gentils. En Allemagne, pays du hard discount, cela ne se passe pas ainsi. Quand il y a un accord, il est respecté.
Cela bénéficie en principe au consommateur, non ?
Oui, normalement, le consommateur est gagnant mais il est gagnant sur un certain nombre de cadavres. Quand on voit qu'au mois de mai Auchan a réussi à sortir un kilo de bananes au prix de 75 centimes, ce n'est pas raisonnable. A force de tirer sur la corde ils étranglent leurs fournisseurs et dans certains cas, ils finissent par devoir s'impliquer. C'est peut-être pour cela qu'Intermarché doit aujourd'hui racheter Gad.
Depuis à peu près un an, on est face à une baisse des prix des produits alimentaires, en déflation en somme. N'est-ce pas l'agriculteur qui risque d'en payer les pots cassés ?
L'univers des marchés est une chose, le prix au consommateur est autre chose. La nouveauté, c'est que nous avons du mal à digérer ce passage d'un univers stable où l'Etat, national ou européen, déterminait les prix, à une situation où ces prix dépendent d'un rapport entre l'offre et la demande. Ce changement ne s'est pas encore produit dans les mentalités même s'il est intervenu déjà dans certaines filières. Si le prix du porc a baissé c'est d'abord en raison de l'embargo russe. Si le prix des céréales doit baisser dans les mois à venir, c'est avant tout lié à la climatologie et à l'équilibre mondial entre l'offre et la demande. Il y a des domaines où les opérateurs ont parfaitement intégré ces fluctuations : les prix du café ont doublé récemment à la suite d'une sécheresse au Brésil, cela n'a rien changé au prix de la capsule de café vendu au consommateur. Les politiques parlent de juste prix, prix équitable ou rémunérateur. Qu'est-ce que cela veut dire quand le prix du blé se balade entre 120 et 300 euros la tonne ? Je comprends bien le désarroi de certains éleveurs, qui ont du mal à équilibrer leur exploitation même quand les prix sont assez élevés. Mais on est sur des marchés d'offre-demande sur lesquels la grande distribution n'a pas directement d'impact. Ce n'est pas la grande distribution qui fixe les prix agricoles. Sauf pour certains produits, comme les fruits et légumes. Mais même là, lorsqu'il y a eu des offres jugées abusives en termes de prix c'est qu'il y a eu surabondance de production. C'est ce passage d'un univers stable et administré dont on rêve encore beaucoup à un univers instable, dans un climat d'absence totale de confiance entre les acteurs, qui explique la situation actuelle. Avec, en France, une grande distribution, marquée souvent par la présence de structures associatives particulièrement indisciplinées, qui a parfois joué un rôle déstabilisateur sur ses fournisseurs.
Mais cela fait longtemps que cette situation existe. Y a t il un phénomène nouveau qui explique leur durcissement ?
Le phénomène nouveau c'est que les grandes surfaces se sont vues très vivement concurrencées sur le non alimentaire par les nouveaux réseaux de distribution, dont internet. L'alimentaire redevient, peut-être plus encore qu'avant, le cœur de métier.
Les distributeurs ont-ils raison de soutenir qu'en maintenant des prix bas on maintien des ventes en volume ?
Aucune étude sérieuse n'est venue préciser cette élasticité de la vente de volumes par rapport aux prix. Personnellement, je ne crois pas que vous allez manger davantage en raison de prix qui vont baisser. On a pu constater certaines hausses ponctuelles sur des produits, mais il s'agissait de phénomènes de substitution par rapport à d'autres produits.