L'ancien premier ministre et candidat François Fillon est persuadé « que l'Europe peut remettre en place des outils de gestion des risques » à condition d'éviter les excédents de produits connus dans le passé. Mais pour lui, cela passe par un vrai projet que la France doit défendre et qu'un ministre de l'Agriculture avec un poids politique important doit proposer.
A considérer votre programme vous avez plutôt une vision productive de l’agriculture. Qu’en est-il des autres fonctions de l’agriculture, l’aménagement du territoire par exemple ? La production est-elle la fonction cardinale des agriculteurs ?
La situation de l’agriculture française est pour moi un crève-cœur. Les prix baissent, les agriculteurs n’arrivent pas à se rémunérer. Et on est en train de perdre toutes nos positions internationales. Je veux que les agriculteurs vivent de leur travail et que la France redevienne la première puissance agricole européenne. Avec son climat, sa dimension, le savoir-faire de ses agriculteurs, la qualité de ses produits, il n’y a aucune raison pour qu’elle ne le soit pas. Je privilégie donc absolument une agriculture de production. Elle doit respecter l’environnement, s’inscrire dans le développement durable, mais je ne souscris pas à l’idée que les agriculteurs devraient être rémunérés pour d’autres fonctions que celle de produire. L’aménagement du territoire est bien sûr un sujet mais il doit découler de cette fonction de production d’une agriculture moderne, permettant de faire vivre les exploitants. Le reste, c’est une impasse.
La rémunération des autres fonctions que la production vous semble irréaliste ?
Cela me semble fumeux, contraire à l’idée que je me fais des agriculteurs qui doivent gérer des entreprises modernes. Dans un pays qui a 100% d’endettement par rapport à sa richesse nationale, qui a 6 millions d’emplois publics, l’idée qu’on transformerait les agriculteurs en agents publics ne tient pas la route un seul instant.
N’est-ce pas une des orientations de la PAC d’aujourd’hui ?
Ce n’est pas le rôle de la Politique agricole commune. Celle-ci doit être avant tout constituée d’outils d’intervention et d’aides à l’investissement, en maintenant son budget actuel. Pour cela, je considère, et c’est très important pour moi, que la mission du futur ministre de l’agriculture n’est pas simplement d’aller aux conseils de temps en temps pour amender la PAC ou l’orienter correctement. Sa mission est d’aller à Bruxelles avec un projet de PAC. Il faut qu’on arrive à imposer, au moins, une discussion autour de la vision que l’on a de la politique agricole commune. Jusqu’à maintenant, on a toujours laissé la mécanique européenne générer ses propositions en essayant de se battre ensuite pour les corriger. Moi, je veux qu’on fasse des propositions sur la gestion des risques et le soutien à l’investissement.
Vous croyez vraiment qu’on peut revenir à un système de régulation ou de garantie ?
On peut mettre en place des outils de gestion des risques, sans revenir à l’époque où on accumulait des montagnes de beurre ou de poudre de lait. Il existe des outils intelligents qui permettent d’amortir les crises. Et puis, il y a un point très important pour moi qui est la préférence communautaire et qui fait partie des principes de base de l’Europe. Elle n’est malheureusement pas mise en œuvre.
Mais cela signifie davantage de droits de douane, de barrières à l’entrée de l’Europe…
Voyez la situation internationale. Il y a de grandes chances pour que les Etats Unis durcissent leur position vis-à-vis des importations ; la Chine pourrait prendre des mesures de rétorsion, etc. L’Europe ne doit pas rester un fétu de paille balloté entre M. Trump et les dirigeants chinois. La meilleure façon de dissuader M. Trump de se lancer dans un protectionnisme effréné est sans doute de brandir la menace de la préférence communautaire. Cette préférence doit être utilisée comme un outil de dissuasion. Et si la dissuasion ne fonctionne pas, elle doit être mise en œuvre concrètement.
Vous croyez vraiment que l’Allemagne se rallierait à une telle position ?
Oui. J’ai discuté avec Mme. Merkel il y a un mois, pas spécifiquement sur l’agriculture, mais sur l’Europe. Elle voit que la cohésion de l’Europe est en train de s’effondrer. Elle est consciente qu’il faut des réformes profondes, et en particulier qu’il faut concentrer le projet européen sur cinq ou six priorités. Elle est parfaitement consciente du risque que représente la politique américaine. On est passé d’une situation où l’Allemagne soutenait systématiquement la politique américaine, à une autre situation où l’Allemagne est beaucoup plus réservée sur cette politique telle que l’incarne Donald Trump. Face à un risque d’éclatement de l’Union européenne on ne peut plus se contenter de petits ajustements à la marge. On a donc aujourd’hui une fenêtre pour introduire des changements assez radicaux.
Pour vous, le discours nationaliste en agriculture est une folie ?
Oui. L’agriculture française a besoin d’exporter pour se développer. Elle est soutenue par la politique agricole de l’Europe. Il n’y a pas un agriculteur raisonnable qui demande la fin de la politique agricole et la sortie de l’Europe.
Il y en a tout de même 30% qui votent Marine Le Pen laquelle prône précisément cela.
J’ai dit, justement, « agriculteurs raisonnables ». Parmi les organisations professionnelles avec lesquelles j’ai discuté, aucune ne demande la sortie de l’Union européenne. Quant aux agriculteurs qui sont tentés de voter Le Pen, surtout parce que ni la gauche ni la droite n’ont réussi à leur apporter un revenu décent, je les invite à bien regarder le programme du FN et ils se rendront compte qu’il mène la France à la ruine et l’agriculture française avec. Mais j’entends leur inquiétude et aussi leur révolte, et c’est pour cela que mon programme propose des changements radicaux. Une réorientation de la Pac vers une agriculture de production est nécessaire. Plusieurs pays européens semblent prêts à nous rejoindre là-dessus. Mais il faut d’abord convaincre l’Allemagne. On doit définir avec elle un accord global qui ne concerne pas que l’agriculture mais plus globalement les questions de monnaie européenne, de règles budgétaires, de sécurité.
Que comptez-vous faire pour rétablir la compétitivité de l’agriculture française ?
Première priorité, je veux des entreprises agricoles avec un statut simple. Il y a aujourd’hui des contraintes excessives qui pèsent en agriculture sur les plans réglementaire, fiscal, statutaire. Elles sont plus contraignantes pour les agriculteurs que pour les entrepreneurs en général. En second lieu je veux que la transmission d’une exploitation agricole au sein d’une même famille se réalise sans prélèvements. Tant que l’entreprise reste dans la famille, les droits de succession seront suspendus. La troisième priorité est une baisse de charges. Pour l’ensemble des entreprises, je propose une baisse de charges massive. Les agriculteurs bénéficieront eux aussi de cette réduction. Cela représente une diminution d’un peu plus de 10% de leurs charges. Je propose aussi que, par ordonnance, on supprime les normes qui ont été surajoutées aux normes européennes. Sauf s’il y a des raisons impératives de les conserver. Près de la moitié des contraintes normatives qui pèsent sur les agriculteurs n’est pas européenne mais française et souvent liée à une sur-transposition des normes de l’UE. Enfin, il faut que les agriculteurs puissent se protéger contre les aléas économiques. Je veux mettre en place, au-delà de la DPA actuelle dont l’usage est limité, un compte d’épargne aléas climatique et économique simple : l’agriculteur pourra l’approvisionner librement les bonnes années et l’utiliser tout aussi librement en cas de perte d’exploitation. L’idéal, c’est qu’à terme ce compte puisse représenter une année de récolte.
Pensez-vous qu’il faille pousser la concentration en agriculture pour augmenter la taille des exploitations ?
Non, pas forcément. Mais il faut laisser les agriculteurs s’associer, créer des structures communes, se regrouper davantage. Je suis pour une grande liberté dans ce domaine, sans qu’on impose de limite de taille. Ce que je refuse, c’est la transformation des agriculteurs en salariés, dans les cas de sociétés capitalistes qui s’installent et transforment des exploitants en salariés.
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Vous mettriez des bâtons dans les roues d’une « ferme des mille vaches » ?
Pas à cause de sa taille mais en raison de sa structure d’entreprise très capitalistique, composée essentiellement de salariés. Un modèle qui risque aussi d’aller à l’encontre d’une agriculture de qualité que je veux promouvoir car elle nous différencie de ce qui se fait dans d’autres pays du monde. En revanche, je trouve absurde qu’on freine les agriculteurs qui veulent s’associer pour créer un outil de production d’une certaine taille ou une exploitation plus rationnelle. Ou qu’on empêche des exploitants de se regrouper en association pour peser sur l’aval. On a appliqué le droit de la concurrence d’une façon très souple pour les distributeurs et très rigoureuse pour les producteurs. Je veux que les associations de producteurs soient libres de s’agrandir.
Faut-il modifier le droit de la concurrence pour qu’ils puissent davantage s’associer ?
Oui. Il faut qu’ils puissent se mettre en situation de mieux résister face à la grande distribution.
Vous trouvez qu’on a trop facilité la situation de la grande distribution par rapport à ses fournisseurs ?
Oui. Prenez la LME, dont j’assume la responsabilité. Elle prévoit d’encadrer par la loi les contrats entre distributeurs et transformateurs mais elle a fait quasiment l’impasse sur les producteurs. Je propose qu’on modifie cette loi pour introduire la possibilité d’encadrer par la loi la négociation des contrats entre les producteurs, transformateurs et distributeurs. Avec l’objectif d’assurer une répartition la plus équitable possible des marges. Cela suppose aussi une renégociation de la politique de concurrence européenne. Nous en avons parlé, avec Mme. Merkel. On s’est aperçu que le droit de la concurrence européen créait des handicaps aux entreprises de l’UE vis-à-vis de leurs concurrentes d’autres régions. C’est absurde. Il faut que l’Europe ait une vraie stratégie, y compris en matière de concurrence, qui nous permette de résister à la concurrence américaine ou chinoise, par exemple.
Certains des changements que vous prônez en matière de relations commerciales sont déjà prévus. La loi Sapin 2 implique par exemple que les prix agricoles soient évoqués dans les négociations entre industriels et distributeurs. Il garder la loi Sapin 2 ?
Il faut peut-être, même, la renforcer sur certains points. Ce qui est sûr, aussi, c’est que pour faire évoluer ces pratiques il faut un ministre de l’agriculture qui ait le poids et la volonté de le faire.
Ce doit être un grand ministère, avec une autorité forte au sein du gouvernement ?
Cela dépend de la personnalité qui l’assume. Mais je veux que ce soit un ministère plutôt élargi, avec la chasse en plus, ainsi qu’un rôle fort en matière de recherche et d’innovation. Le ministre devra aussi avoir un poids politique fort pour pouvoir s’imposer à Bruxelles. Depuis cinq ans, la France est absente à Bruxelles. Sur tous les sujets, on est à la remorque. On essaie d’éviter les catastrophes mais on ne fait pas partager un projet européen. Pour la future réforme de la PAC on doit apporter un projet.
Vous souhaitez également que l’on retire à la Commission européenne la compétence générale ?
Pour remettre l’Europe sur les rails et lui redonner des objectifs compris par tous les Européens, il faut se concentrer sur quelques sujets stratégiques. Le premier, c’est la pérennité de la zone euro, qui n’est pas assurée tant qu’il n’y aura pas d’harmonisation fiscale. Viennent ensuite les questions de sécurité et d’immigration, l’agriculture, la politique énergétique, et la politique d’innovation et de recherche en général. Dans ce contexte, je voudrais que la Commission n’ait plus cette compétence générale et que les domaines traités par l’Europe le soient après décision des chefs d’Etat européens.
Faut-il envisager la possibilité de planter des OGM en France ?
Je souhaite que l’on se concentre sur une recherche renforcée. Il y a un champ de progrès autour des questions de génétique qui est considérable et la France ne peut pas rester à côté. En ce qui concerne les aspects commerciaux, si on est dans un marché unique, on doit avoir réglementation commune. Donc, soit on se bat à Bruxelles pour obtenir l’interdiction de tel ou tel produit, soit on accepte que les agriculteurs français l’utilisent. Mais on ne peut pas avoir de normes spécifiques françaises plus dures que chez nos voisins.
Trouvez-vous que la dimension écologique a pris trop de place dans l’agriculture ?
S’il s’agit du verdissement, de la protection de l’environnement, de la recherche autour de méthodes agricoles plus naturelles, il faut continuer. Mais s’il s’agit de cette espèce de dogmatisme qui consiste à combattre tout ce qui n’est pas agriculture biologique, comme c’est le cas actuellement, oui. Par exemple, pour mettre en place une installation de méthanisation en Allemagne, il faut 6 mois, mais en France les délais sont beaucoup plus longs. Or, si la méthanisation est une bonne chose, il faut l’encourager. Mais il y a en France une forme de schizophrénie liée au fait que les écologistes politiques ont acquis trop de place dans la prise de décision.
Est-ce à dire que l’on encourage trop l’agriculture biologique en France ?
Non, le bio c’est très bien, mais il faut que les agriculteurs qui font du bio puissent continuer à en vivre correctement. Si on va trop loin dans la part d’agriculture biologique dans notre pays, il y a un vrai risque de baisse de revenu. Certes, le marché est en croissance mais il reste dépendant du pouvoir d’achat des Français. S’il y a trop d’offre, les prix vont baisser.
Envisagez-vous des mesures pour dynamiser les territoires ruraux ?
La première mesure, c’est un plan extrêmement ambitieux de très haut débit. Je préconise, pour le financer que l’Etat se débarrasse de ses participations dans un certain nombre d’entreprises privées et qu’on les investisse directement dans le très haut débit. Ensuite, je propose une stratégie de retour de l’offre de soin, avec des mesures en matière de maisons de santé et de soutien financier à l’installation des médecins dans les territoires. Je souhaite également créer un statut de travailleur indépendant, car le numérique est en train de faire exploser les possibilités de création d’activité individuelle et de travail à distance. Alors que notre système actuel d’organisation du travail rend ces initiatives difficiles à développer.
Photo : Rodolphe de Ceglie