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Gaz à effet de serre : une analyse inédite filière par filière

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Dans une analyse inédite publiée le 5 mars, le Citepa s’est penché à la demande du ministère de l’Agriculture sur les émissions de gaz à effet de serre des filières agricoles. À l’échelle française, l’amont (intrants, aliments…) et l’aval (transformation) pèseraient un peu plus de 10 % du total. La filière laitière serait la plus émettrice, juste devant les bovins viande, notamment en raison de sa consommation d’énergie

« Le but est avant tout de montrer les postes les plus émetteurs au sein des filières pour identifier les leviers à actionner », prévient Gwenaëlle Le Borgne, ingénieure d’études agriculture au Citepa et co-auteure du rapport Floreal. Commandé par le ministère de l’Agriculture, et mis en ligne par le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) le 5 mars, ce rapport offre pour la première fois une vision filière des émissions de gaz à effet de serre du secteur agroalimentaire français.

D’après Floreal, si les émissions agricoles sont prépondérantes à l’échelle des filières, un peu plus de 10 % des 94 Mt de CO2 émises au total par le secteur (hors utilisation des sols) seraient attribuables à l’amont et à l’aval, en conséquence de l’élaboration des intrants (2,9 Mt de CO2 en 2018) et des aliments pour le bétail (0,5 Mt de CO2), ou la transformation des industries alimentaires (6,7 Mt de CO2).

Approche nouvelle

Ce n’est pas l’approche classique. « Dans les inventaires officiels réalisés chaque année pour le ministère de la Transition écologique, seules les activités à la ferme sont comptabilisées pour le secteur agricole, conformément aux lignes directrices internationales établies par le Giec, rappelle Gwenaëlle Le Borgne. Les émissions de gaz à effet de serre de l’industrie agroalimentaire, de la production d’engrais ou des tracteurs figurent bien dans le total national mais elles sont incluses dans d’autres catégories, telles que l’industrie et l’énergie ».

Par ailleurs, pour ce rapport d’un genre nouveau, les auteurs ont délimité un périmètre précis : l’étude n’estime que les gaz émis en France, sans compter ceux des importations. Faute de données suffisamment détaillées au niveau national, les chiffres ne comprennent pas non plus pas les émissions liées au transport des intrants et des produits, ni celles issues de la construction des bâtiments. Tout comme la production d’énergie, ces postes « feront l’objet d’un travail d’amélioration », dans le cadre des actualisations envisagées avec le ministère de l’Agriculture pour les trois prochaines années, prévoit Gwenaëlle Le Borgne.

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Filière laitière en tête

Outre sa méthode nouvelle, le rapport permet de comparer les émissions des filières entre elles. Selon les données des tableaux accompagnant le rapport, la filière bovine laitière serait la plus émettrice de gaz à effet de serre de toutes les grandes filières agricoles françaises, devant la filière bovins viande. Sous les hypothèses retenues, et en comprenant les vaches de réforme, elle aurait émis 26,6 Mt de CO2 équivalent (CO2e) en 2018, alors que les émissions liées au secteur bovin viande pèseraient 25,8 Mt. Côté transformation, si les émissions de l’aval laitier pèsent près de 1,4 Mt de CO2e, celles de la transformation en viande bovine sont de l’ordre de 50 000 t. Les secteurs porcin et avicole émettraient enfin respectivement 3,9 et 3,2 Mt CO2e, dont près de 1 Mt de CO2e dans chacune des filières, issu de la fabrication de fertilisants, et sans prendre en compte les émissions des aliments produits à l’étranger comme le soja.

Les céréales arriveraient en troisième position des filières les plus émettrices avec 20,7 Mt de CO2e, dont près de 4,6 Mt de CO2e liées à leur transformation, et 1,7 Mt liées à la production des intrants. « Nous avons également détaillé pour la première fois la répartition entre engrais organiques et engrais minéraux », explique Gwenaëlle Le Borgne. Alors que les engrais organiques épandus sur les cultures annuelles émettraient au total 2,4 Mt de CO2e, les engrais minéraux émettraient cinq fois plus, soit 12,5 Mt. Un effet lié aux quantités respectives, plutôt qu’au type de produit : « La nature des engrais n’a pas d’effet sur les émissions directes de N2O, qui est le gaz à effet de serre produit suite à l’épandage de fertilisants azotés minéraux et organiques. Ce sont les apports totaux qui doivent être diminués », souligne Gwenaëlle Le Borgne.

Des pratiques agricoles noyées

Enfin, à la demande spécifique du ministère, les experts du Citepa se sont penchés sur le stockage de carbone dans les terres agricoles, déjà comptabilisé à l’heure actuelle mais traité spécifiquement dans le secteur "utilisation des terres" des inventaires officiels. « Les pratiques des agriculteurs comme les cultures intermédiaires, les apports organiques, la restitution des résidus au sol et le non-labour permettent de stocker du carbone, mais ce stockage est noyé dans les études par rapport au changement d’utilisation des terres », rappelle Gwenaëlle Le Borgne. Alors que l’ensemble des conversions en terres cultivées (retournement des prairies ou déforestation pour la mise en culture) a dégagé environ 19,6 Mt de CO2e en 2018 d’après le Citepa, les pratiques des agriculteurs, comme le non-labour, auraient ainsi permis de stocker environ 4Mt de carbone en 2018.

Les inventaires nationaux du Citepa se basent sur les activités effectivement constatées sur le territoire pour calculer les émissions des exploitations françaises. Mais une approche empreinte environnementale pourrait dans les prochaines années venir bousculer tous les éléments précédents, en y ajoutant le poids des importations, et en retranchant celui des exportations. Comme l’indiquent les experts, alors que 40 % des engrais, ainsi que 42 % des aliments à destination de l’alimentation animale, sont importés à l’amont au niveau national, un poids conséquent d’émissions venues de l’étranger pourrait être ajouté au rapport Floreal. À l’inverse, près 45 % des émissions des céréales, 35 % des émissions de la filière laitière, et 20 % des émissions des bovins viandes pourraient être attribuées aux pays vers lesquels nous exportons nos produits agricoles.

Ce rapport offre pour la première fois une vision filière des émissions de GES

Les conversions en terres cultivées ont dégagé environ 19,6 Mt de CO2