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Gestion des risques : J. Cordier estime qu’il faut réorienter 1,5Mrd€ d’aides directes

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Pour l’économiste de l’Agrocampus Ouest Jean Cordier, la France doit réorienter un cinquième de ses aides directes vers la gestion du risque pour que cette politique devienne efficace. Les amendements des parlementaires européens dans le cadre du règlement omnibus vont dans le bon sens, estime-t-il.

La gestion du risque dans la Politique agricole commune, « tout le monde en parle mais peu de personnes peuvent dire comment ça fonctionnerait », a déclaré Jean Cordier devant les congressistes de la CNMCCA (mutuelles et coopératives agricoles), le 12 mai. L’économiste de l’Agrocampus Ouest, fait sûrement partie de ces quelques personnes en Europe qui planchent concrètement sur la question. Il doit prochainement livrer un rapport à Bruxelles sur le thème de la gestion des risques en agriculture.

Devant les congressistes, il a livré son estimation budgétaire pour mener une politique efficace de gestion des risques : il faut que la France réoriente 1,5 milliard d’euros d’aides publiques dans la gestion du risque en agriculture, soit un cinquième des 7,5 milliards d’euros qu’elle dépense actuellement en aides directes. « Ce que j’essaie de faire, c’est de quantifier », explique Jean Cordier à Agra Presse. « 1,5 milliard d’euros, ce serait vraiment le grand soir. »

Une baisse de revenu en statique, une hausse en dynamique

Interrogé sur les conséquences d’une telle mesure sur le revenu des agriculteurs, Jean Cordier explique qu'« en statique, le revenu diminue, mais en dynamique, le revenu devrait augmenter ». Son hypothèse : la stabilité offerte par l’assurance permet de retrouver l’investissement, et l’investissement permet de retrouver de la compétitivité. « Le problème, c’est que les agriculteurs sont dans cette réflexion à court terme ».

Lors de son exposé, Jean Cordier a fait le procès de l’aide directe classique, un dispositif « qui a vieilli ». « C’est de l’eau dans le sable », estime l’économiste. « Plus on donne de l’argent, plus on fait du revenu en amont et aval ». À l’inverse, estime-t-il, les aides à l’assurance sont moins « captables » par le reste de la filière : « On ne peut pas récupérer un argent qui n’arrive qu’en cas de crise ».
L’aide directe a aussi le défaut qu’elle « ne permet pas la gestion du risque. On dit même que l’aide directe incite à prendre plus de risque ». Jean Cordier exclut également l’intervention publique telle qu’elle fut pratiquée entre 62 et 92, actant que la Politique agricole commune arrive au bout de son orientation marché, avec l’abandon cette année des quotas sucriers.

Un long voyage pour les agriculteurs et les pouvoirs publics

Pour l’économiste, l’État doit donc soutenir les outils de gestion de risque. Dans le détail, Jean Cordier propose de « transformer une part des aides directes en systèmes externes de gestion des risques », a-t-il expliqué lors du congrès. Ces systèmes « externes » de gestion des risques consistent en des aides à l’assurance climatique privée dans le secteur des productions végétales ainsi qu’aux fonds de mutualisation sanitaires et instruments de stabilisation du revenu (de la marge brute, précise-t-il) en production animale. Ces aides doivent être coordonnées avec des systèmes « internes » de gestion des risques comme l’épargne de précaution.

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Jean Cordier promet un « long journey », un long voyage aux responsables politiques et aux agriculteurs, s’ils décident de s’engager dans cette voie car « en gestion des risques, ce n’est qu’en expérimentant, en faisant des erreurs, qu’on avancera », prédit-il. C’est ce que font les États-Unis depuis de nombreuses années, explique-t-il. En Europe, peu d’informations existent. Il faudra donc avancer à tâtons. L’un de défis est de bien coordonner tous les outils de gestion des risques. Pour lui, l’État doit intervenir pour gérer les « situations extrêmes ».

« Il pourrait se passer quelque chose à l’automne »

Est-ce politiquement jouable ?, s’interrogeait-il devant les congressistes : « L’intérêt des pays est varié », estime Jean Cordier. Certaines préférences voient le jour pour certains outils en fonction que les pays soient à dominante végétale ou animale. Une division nord/sud existe également selon l’exposition des pays aux aléas climatiques, ou entre nouveaux et anciens pays membres, les nouveaux entrants présentant, a priori, moins d’intérêt pour les outils de gestion des risques.

Mais cette diversité n’est peut-être pas forcément un obstacle à la mise en place de ces outils, car la solution optimale doit être « compliquée », estime-t-il ; par exemple, pour être optimaux, les seuils de déclenchement doivent être différents en fonction des pays (20 % en France, 30 % en Irlande, car les références de prix sont différentes).

Et puis au cours de ces déplacements en Europe, Jean Cordier a noté certains signes positifs en faveur de ces outils. « Les événements climatiques sont en train de changer les choses, en Allemagne en particulier, où l’on sent un changement de préoccupation. » À Bruxelles, le règlement Omnibus met sur la table des éléments importants pour le développement de ces outils. Les récents amendements des parlementaires européens vont dans le bon sens, estime-t-il. « Il peut se passer quelque chose à l’automne », prédit-il.

La gestion des risques dans la Pac : 0,5 % du budget selon Jean Cordier

En matière de gestion des risques, l’Europe agricole part de presque rien, constate Jean Cordier : « La Pac consiste essentiellement en du support au revenu et une boîte à outils de gestion des risques inopérante ». La gestion est réduite à portion congrue du budget de la Pac, environ 0,5 %, estime l’économiste. Trois outils co-existent : aides aux assurances, fonds mutuels et instruments de stabilité. Mais ils sont soit peu utilisés soit presque inutilisables. Jean Cordier affirme que le FMSE est le seul fonds de mutualisation sanitaire en Europe, et que le texte des instruments de stabilité est un « copier-coller » qui « doit être amélioré et ne peut pas fonctionner » dans son état actuel.